Archéologie

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Langues, langages, inventions
n°159/
juillet-septembre 2005


« Qu'importe si je l'ensauvage ou si je la civilise autrement, elle est à jamais ma grande permission »

Les rentrées, littéraires ou autres, sont souvent propices aux découvertes et nouveautés, à saluer départs et arrivées. À l’ADPF, plusieurs sont partis vers d’autres horizons, bien que leurs actions et leurs réalisations restent présentes à nos côtés. Tout d’abord madame Pierrette Bonnaud, présidente de l’ADPF depuis 1999 qui a oeuvré avec conviction et dynamisme au sein de la nouvelle association qu’elle a contribué à mettre en place dans les meilleures conditions. Elle est remplacée par l’ambassadeur Jacques Blot.
Monsieur François Neuville, directeur de l’ADPF de septembre 2002 à septembre 2005, part, lui, à Rabat où il est nommé Conseiller culturel adjoint, en charge des questions d’éducation. C’est à moi qu’il incombe la difficile tâche de le remplacer…

En cette période, saluons aussi, bien qu’avec un peu de retard, une autre entrée : celle d’Assia Djebar à l’Académie française. Cette présence, après celle de Léopold Sédar Senghor, vient honorer l’importance des littératures du Sud qui irriguent et enrichissent en profondeur la langue française. Il nous a semblé évident que les premières pages de ce numéro lui soient consacrées et nous sommes heureux que l’auteur nous ait offert le plaisir d’un texte de sa main.
La francophonie s’est affirmée, depuis ses débuts, comme une volonté de communion et d’échange de ceux qui ont « le français en partage »…
Cet esprit de partage, c’est sans doute l’esprit de la langue même, française ou autre, qui s’enrichit de contacts et essaime aux quatre vents. Loin d’être figée, toute langue se donne, se prête au jeu des rencontres. Ce que nous avons souhaité mettre au jour dans ce numéro intitulé « langues, langages, inventions », coordonné par un spécialiste, ayant à la fois compétences linguistiques et littéraires : Daniel Delas. De là résulte un numéro à la fois témoin d’une langue française sans cesse renouvelée dans le dire mais aussi (et surtout) dans l’écrit, les relations entre ces deux mondes étant par ailleurs analysées.
Créations, inventions, donc.

Inventer le réel, inventer le monde, inventer la langue, inventer une littérature. Tout ne serait-il qu’invention ? Inventer c’est d’abord inventorier les lieux où ça invente, prendre conscience que la langue que je peux mettre en discours subit des métamorphoses, prendre conscience de son inventivité indéfinie. En francophonie, les rencontres sont nombreuses, et les métissages quotidiens. Le français s’y transforme : dessouchage permanent ; parler en langues. Comme si nous vivions désormais dans un espace francophone en état permanent de glossolalie. Nous avons voulu souligner cet état de transformation et d’invention, en n’oubliant pas que ces aller retours, ces rencontres entre les langues avaient également lieu à l’intérieur de l’hexagone, au travers, par exemple, de ce l’on appelle aujourd’hui les « parlers jeunes ».

« Peu importe si je l’ensauvage ou si je la civilise autrement, elle est à jamais ma grande permission1 ». Cette belle formule d’Édouard J. Maunick salue ce que toute langue est, ou devrait être, un espace d’absolue liberté, qui permet à chacun de se dire. Qui laisse à chacun le choix de s’approprier, recréer, détourner… La langue française, « butin de guerre » à laquelle les écrivains francophones ont choisi de faire de petits « bâtards », a finalement beaucoup gagné de tous ceux qui, de Rabemananjara à Kourouma, se sont fait « voleurs de langue ».
Et concevoir la langue comme un espace de permission est sans doute, en effet, la plus belle façon de la servir. Puisque la littérature, c’est également, et pour tout écrivain la liberté (le devoir ?) de l’expérimentation. Dans un numéro dédié au dynamisme et à l’inventivité, nous avons donc voulu saluer les écrivains, ces recréateurs de mondes, ces « alphabétiseurs », comme les nomme Guyotat, qui, bâtissant leur oeuvre, nous donnent à lire le monde en élargissant les horizons. Inventions, jeux de mots, jeux de langues, jeux entre les langues… ce travail du verbe n’a rien d’anodin car à travers un usage libre de la langue, c’est également un usage libre de l’esprit qui est à l’oeuvre.
Savourons et usons donc de ses multiples libertés !

Jean de COLLONGUE

Directeur de l'ADPF

   1. Édouard J. Maunick, préface à l’Anthologie personnelle, Arles, Actes Sud, 1989.