Les événements Les événements
Retour à la liste

"Signes d'existence" présentée en Chine

du 25 mai 2006 au 11 juin 2006

 


  1 2 


L'exposition "Signes d'existence" (programme "Dialogues d'images" de CULTURESFRANCE) est présentée à la China Central Academy of Fine Arts de Beijing dans le cadre du festival "Croisement(s)". Les commissaires sont Régis Durand et Ma Gang.

Les artistes : Kader Attia, Miao Xiaochun , Valérie Belin, Wang Chuan, Stéphane Couturier, Huang Ya, Pierre Faure, Shaoyiong & Muchen, Valérie Jouve, Chi Peng, Nicolas Moulin, Chenman & ZhangDan , Georges Rousse, Bruno Serralongue.



Régis Durand présente ici le propos de l'exposition :


"On dit parfois, pour tenter de définir ce qu'elle a de spécifique, que l'image photographique a un rapport direct avec ce qu'elle représente, avec ce qui s'est effectivement trouvé là, à un moment donné, devant l'objectif, et que ce dernier restitue avec une assez convaincante illusion de véracité. Les spécialistes parlent de son caractère indiciel, pour dire le lien concret, quasi-physique de l'image  photographique avec le réel, ce avec quoi elle a

été en contact. Index, indice : les mots disent assez bien que la photographie fait trace, fait signe. Quelque chose ou quelqu'un a produit ou renvoyé des signes, des signaux, fussent-ils de simples flux lumineux, que l'image a captés.


Une longue et riche tradition documentaire s'est construite sur cette capacité d'enregistrement et de description de la photographie, et son aptitude à témoigner de configurations et d'instants particuliers. Cette esthétique documentaire est bien sûr encore active aujourd'hui, sous des formes différentes. Toutefois, comme dans d'autres domaines, l'innocence des premiers temps s'est perdue, et il y a longtemps que la simple célébration de la beauté du monde ne suffit plus. Il y a autour de nous une prolifération inouïe de signes de toutes sortes, et un développement simultané des instruments capables de les enregistrer et d'en conserver la mémoire. Parmi ces instruments, la photographie, continue de jouer un rôle paradoxal :

technologiquement en voie d'obsolescence, elle reste pourtant à l'interface d'autres formes de production d'images (vidéo, cinéma). Reliée maintenant à la chaîne numérique, elle devient un médium fluide, presque sans qualités, au sens où il est susceptible d'une très grande variété de fonctions. Les artistes s'en emparent librement : ils utilisent sa capacité d'enregistrement selon les règles strictes de l'optique, mais aussi les possibilités quasi-illimitées de transformation que l'on peut lui faire subir; ils utilisent son rôle irremplaçable de témoin de quelque chose qui s'est trouvé là, devant l'objectif, à un moment donné, quelle que soit la nature de la chose en question, sa véracité ou son caractère artificiel ; mais ils

s'intéressent aussi bien à elle comme réserve immense d'images, mémoire visuelle d'un monde qui s'éloigne, ce monde dans lequel elle fut longtemps la seule forme d'image “mécanique”.


Pareilles à des sondes spatiales à l'affût de signes de vie dans le cosmos, les images s'efforcent de saisir des signaux fragmentaires dans un monde à la fois familier et étrange, dont elles s'approchent et s'éloignent sans cesse. Énigme d'une trop grande force d'évidence, qui bascule dans le fantastique, où prolifèrent les doubles, les clones, des états transformés des objets et de la matière, des objets-visages, entre l'animé et l'inanimé (Valérie Belin). Ou, avec Pierre Faure, étrangeté inquiétante et ambivalence du quotidien - ou de ce qui a l'apparence du quotidien, scènes vues ou jouées qui deviennent pour nous de véritables configurations symboliques de la vie urbaine d'aujourd'hui.


Il suffit de peu de choses, d'un pas de côté, pour sortir du flot normalisé des apparences et accéder à des mondes secrets, à la marge de la société, dont chaque image restitue un fragment d'aventures individuelles extraordinaires (Kader Attia). Avec Bruno Serralongue, ce sont au contraire des événements importants, en eux-mêmes ou par ce qu'ils révèlent, qui sont vus depuis la marge, les coulisses, dans un renversement critique de

la posture du reportage.


Si les images et les films de Valérie Jouve touchent au secret, c'est parce qu'ils participent à la fois d'un univers familier, celui que nous habitons, et d'un monde mystérieux, privé, dans lequel des personnages inventent des postures, des rituels, des trajectoires qu'ils inscrivent dans un territoire particulier, mêlant signes d'appartenance et de résistance dont le sens nous échappe en partie.


Un pas de plus, et le doute s'installe pour de bon. Qu'il s'agisse d'illusions construites par une intervention dans le lieu, qui en transforme l'architecture en jouant avec subtilité et rigueur sur la vision monoculaire de l'appareil photographique pour inventer des espaces imaginaires (Georges Rousse). Ou d'une défamiliarisation de territoires connus transformés en terra incognita, espaces post-humains et pourtant encore vaguement familiers, comme vus par un regard qui ne nous appartient plus - celui, aujourd'hui dominant, de la “mécanisation du monde” (Nicolas Moulin).


Ou bien c'est la topographie et l'architecture urbaines qui révèlent, dans les coupes précises qu'en donne Stéphane Couturier, la tectonique implacable du temps, et la façon dont l'espace se structure (ou se déstructure) progressivement.


Ce que vise l'image aujourd'hui, ce n'est plus la plénitude indiscutable de l'âge d'or du document. Ce serait plutôt d'agir comme un outil de pensée sur le monde, apte à saisir les opérations qui le transforment sous nos yeux, et qui en retour affectent l'expérience que nous en faisons. La force de l'image photographique serait donc de jouer avec un double registre de signes : ceux, anciens, qui nous viennent des règles classiques de la représentation et de la narration ; et ceux, encore mal définis et instables, d'un monde presque entièrement documenté et archivé, mais que l'image (au sens large, fixe ou mobile, argentique ou numérique) déplace, fragmente, module, retravaille inlassablement."


Régis Durand, commissaire d'exposition



Informations : www.festival-croisements.cn



Visuel : Valérie Jouve, n°79 Sans titre (Les Façades), 2002