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L'Afrique déconstruite aux Francophonies en Limousin 2007

 
   
   





 


Avec son spectacle « Peut-être », présenté aux Francophonies en Limousin 2007, Jean-Paul Delore, metteur en scène et Directeur artistique de la compagnie LZD Lézard Dramatique, écrit une nouvelle page de ses « Carnets Sud/Nord » initiés en République Démocratique du Congo en 2002 et dont l’histoire s’est poursuivie à Maputo et à Matola au Mozambique en 2007, autour de portraits de  femmes qui s’entrechoquent dans un enchevêtrement visuel, textuel, plastique et musical. Un frottement de langues et de cultures. Entretien.

Comment a germé l’idée de « Peut-être » ?

Le point de départ, c’était l’envie de réaliser des portraits imaginaires de femmes rencontrées au cours de mes voyages à travers ce laboratoire itinérant de création théâtrale et musicale entre l’Afrique subsaharienne et l’Europe que sont les Carnets Sud/Nord, initiés en 2002 à Kinshasa et Brazzaville. Ils reposent sur un certain nombre d’amitiés esthétiques et littéraires théâtrales et musicales avec des artistes d’Afrique et de France. Je me suis senti très vite proche des créateurs du Mozambique. On ne travaille pas sur les mêmes choses, mais on a des façons communes de chercher sans arrêt des espèces de décalages avec la façon un peu traditionnelle de travailler dont nous sommes les héritiers. Comment jouer avec cet héritage ? Comment s’y inscrire et comment s’en démarquer sous le poids de l’arrivée des nouvelles technologies, de la danse contemporaine... ? Les « Carnets », c’est ça. Ce collectif dont la composition évolue sans cesse. On est tous des oiseaux de passage, à la fois fidèle au projet initial et faisant plein d’autres choses en dehors. On se retrouve à certains moments pour écrire une page des « Carnets » qui ressemble à un carnet de voyage. Parfois, ce sont juste deux mots écrits sur une page. Ça donne une petite performance, un objet unique présenté dans la rue, dans une bibliothèque ou un théâtre. Parfois ça donne des projets plus ambitieux qui réclament plus de temps et de moyens.

Comment a été reçu le spectacle à Maputo où il a été présenté pour la première fois ?

Ce qu’on a fait à Maputo est très différent du spectacle présenté à Limoges et qui va être joué à Paris. Là-bas on a travaillé trois semaines et l’on a présenté l’état de travail où l’on est arrivé, soit une forme de 45 minutes. Aujourd’hui, le spectacle fait 90 minutes. Mais, la matrice du spectacle est la même. Elle vient de Maputo.

Vous avez donc travaillé une partie de ce spectacle en France ?

Oui. C’est l’esprit des Carnets Sud/Nord. Ce n’est pas Sud/Sud. Ce ne sont pas non plus des spectacles qui sont fabriqués en France et qui vont en Afrique. L’idée est d’essayer de mettre - sans que ce soit une illusion – sur un même pied d’égalité le fait de pouvoir commencer à travailler un spectacle en Afrique et de le continuer en France. Les quatre mois de résidence à Maputo ont été consacrés à du travail de formation et d’actions culturelles, qui ont aussi nourri la création, puisque notre philosophie est que ces actions aboutissent toujours à des présentations publiques. C’est toujours une occasion de fabriquer des formes un peu bizarres, un peu dissidentes de théâtre musical. La plasticienne et auteur Bill Kouelany a par exemple dirigé un atelier avec des élèves de l’école des arts visuels de Maputo qui ont présenté un travail sur l’autoportrait. Ce travail a à voir avec ce qu’on manipule dans « Peut-être ».

Il y a un côté impressionniste dans ces portraits de femmes qui sont donnés par petites touches…

Il y a mille façons de faire un portrait. On peut les faire au milieu d’une foule. Quand je parle de portrait, c’est plus une façon de travailler qu’un résultat. L’idée était de partir des impressions que chacune de ces femmes a déposées dans notre imaginaire les premières fois que nous nous sommes rencontrés, moi, elles, mais aussi l’ensemble des autres créateurs du spectacle : Bill Kouelany, la metteur en scène Isabelle Vellay, le compositeur et saxophoniste Guy Villerd, le musicien Chico Antonio, le cinéaste Panu Kari, le comédien Patrick Puiechavy et la costumière Catherine Laval. Chacun s’est un peu emparé de ces impressions que j’ai essayées dans les premières répétitions de faire sortir. C’est pour ça qu’il y a un résultat sans doute assez mosaïque et qu’il n’y a pas de continuité narrative. Oui, on peut dire qu’on est dans l’impressionnisme. C’est d’ailleurs une chose assez commune aux différents projets des « Carnets Sud/Nord ». Mes précédents spectacles « Affaires Etrangères » ou « Un grand silence prochain » avec Dieudonné Niangouna, aboutissent à un résultat qui met à nu de façon plutôt onirique et poétique, avec aussi l’influence de la musique, qui rajoute encore du chaos. L’idée est de mettre à nu ces impressions davantage que de livrer un propos avec un début, un milieu, et une fin.

L’absence de continuité narrative de ce spectacle peut être assez déstabilisante ?

C’est vrai, on brouille les pistes, pas pour faire les malins, mais parce que nous-mêmes sommes brouillés, chaotiques. Dès l’instant où l’on ne cherche pas un terrain commun entre différents artistes qui viennent de partout, mais qu’on cherche plutôt à faire au moins se côtoyer, se juxtaposer les univers imaginaires de chacun de ces artistes, forcément, on est plutôt dans la mise à nu des résonances possibles des mondes de chacun, plutôt que dans une espèce de territoire commun auquel je ne crois pas vraiment. Ce qui m’intéresse, c’est quelles formes de théâtre les interrogations sur l’homme moderne en Afrique entraînent. Ces voyages, ces immersions en territoires étrangers sont des accélérateurs, des espèces de catalyseurs de
formes nouvelles.  Je ne me sens pas détenteur de la nouveauté, je ne pense pas que j’invente quoi que ce soit, mais simplement, au moins, on invente des choses qui ressemblent à nos différences, à nos regards mutuels d’étrangers les uns sur les autres. A l’arrivée, sans doute, si l’on attend une narration ou un propos clairs, on est forcément déçu. Mais j’ai remarqué que pour mes derniers spectacles « Peut-être » ou « Affaires Etrangères », les réactions étaient très fortes.

Comment envisagez-vous la suite des « Carnets Sud/Nord » ?

J’avais dit que ça s’arrêterait en 2006 et l’on est bientôt en 2008 ! En fait on s’installe dans le projet où il y a une part de hasard et de nécessité. Il y a encore beaucoup de rencontres à faire. C’est inépuisable. J’ai un rêve qui serait de pouvoir jouer la trilogie des « Carnets » en montant à quelques jours d’intervalles, « Affaires Etrangères », « Un grand silence prochain » et « Peut-être ».

Propos recueillis par Laure Naimski

« Peut-être » sera présenté au Théâtre Paris Villette du 10 au 20 octobre puis du 5 au 17 novembre 2007