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Rendez-vous de Culturesfrance

 


  



Le "Rendez-vous de Culturesfrance" avec les représentants du réseau culturel français à l'extérieur s'est tenu au Centre Pompidou les jeudi 19 et vendredi 20 juillet (Voir le film © Emmanuel Georges).
Nous reproduisons ici le discours prononcé à cette occasion par Madame Rama Yade, Secrétaire d'Etat chargée des Affaires étrangères et des droits de l'Homme, ainsi que le discours de M. Jean-Marie Bockel, secrétaire d'Etat chargé de la coopération et de la francophonie.

le discours de Rama Yade en PDF
le discours de Jean-Marie-Bockel en PDF

Rama YADE :

"Merci au directeur de Culturesfrance, Olivier Poivre d’Arvor, de m’avoir invitée à venir m’exprimer devant vous aujourd’hui. Merci aussi à Alain Seban de m’avoir ouvert les portes du Centre national d’art contemporain.

Pour ceux qui ne me connaissent pas, je vais me présenter. Je m’appelle Rama Yade. Cela fait exactement un mois, jour pour jour, que le Président de la République et le Premier ministre m’ont nommée Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères et aux droits de l’Homme, auprès de Bernard Kouchner.

Il est donc possible que vous sachiez très peu de choses de moi. Alors, je vais brièvement me présenter. Je suis née à Dakar, au Sénégal, il y a exactement 30 ans. Je suis arrivée en France à l’âge de 9 ans pour une période que je croyais temporaire. Mais le provisoire a duré. J’ai grandi dans les Hauts-de-Seine, à Colombes, dans un quartier populaire, d’où j’ai longtemps rêvé de mon lointain Sénégal, gardant la nostalgie des pêcheurs de Gorée, des plages de Dakar et de mes grands parents dont les récits sur les épopées impériales de l’Afrique m’ont marquée à jamais. Le temps faisant, je n’étais pas encore française mais je le devenais progressivement. Peut-être l’étais-je déjà, avant même de venir en France : c’est du Centre culturel de Dakar que ma mère rapportait les livres qui me donneront la passion de la France et de sa culture. A côté de ma passion pour Youssou N’dour, j’ai aimé Charles Aznavour et Jean Ferrat. A côté de ma passion pour l’histoire des empires d’Afrique de l’Ouest, j’ai aussi aimé l’histoire de France. A côté de mon goût pour les poésies de Senghor, j’ai aimé celles de Lamartine et de Victor Hugo. La culture, ce mot magique dont vous êtes les promoteurs, a été un élément essentiel de ma construction. Quelque part, je vous dois beaucoup, à vous qui faites le réseau culturel français, à travers ses alliances et ses centres culturels. Je vous remercie donc, au nom du Gouvernement, de faire chaque jour le rayonnement culturel de la France, et d’entretenir à chaque instant, ses charmes.

C’est donc avec une émotion toute particulière que je voudrais rendre hommage aux hommes et femmes de culture que vous êtes.

Et en tant que membre du Gouvernement, la règle voudrait que je vous parle de concurrence, d’effectifs, de la LOLF, du budget mais je vous avoue que je n’en pas envie. J’ai encore envie de rêver de culture, et de rêver tout court. De cette culture qui n’est pas une marchandise. De cette culture qui n’est pas une ligne budgétaire. De cette culture qui n’est pas un marché. L’artiste français que vous promouvez à l’étranger n’est pas un intermittent ; la création n’est pas de la production ; l’inspiration n’est pas un vain mot. L’engagement ne relève pas seulement d’une éthique de responsabilité mais d’une éthique de conviction. Vous conjuguez, loin de la France, rêve et réalité, idéalisme et réalisme. J’ai envie de partager ce rêve culturel avec vous. J’ai envie de partager l’ambition que vous nourrissez pour notre pays. Et l’on n’est jamais plus ambitieux pour son pays que lorsqu’on en est loin.

J’avais rêvé un temps de travailler au Quai d’Orsay, sans doute parce qu’étant née dans un pays étranger, je voulais au fond de moi parcourir le monde, en découvrir la diversité, cette diversité qui est mon essence même. Par empathie pour les peuples, j’ai envie d’être indienne quand je suis en Inde, américaine quand je suis aux Etats-Unis, mexicaine quand je suis au Mexique. Mais depuis que je suis secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, m’éloigner de la France, même pour quelques heures, me fend le cœur. D’Alger ou de Genève, je ressens avec force la singularité de notre pays, cette singularité dont les Français n’ont plus toujours conscience à cause d’un manque de confiance en eux. Et vous qui êtes aux avant-postes aux quatre coins du monde savez plus que quiconque ce que je veux dire : en étant l’incarnation physique et culturelle de la France, vous en êtes les promoteurs, les promoteurs de l’idée de la France des Lumières, la France de la Révolution, la France des Libertés n’est pas tout à fait finie.

Et le réseau culturel que vous représentez, je l’imagine comme un espace de liberté. Comme le centre culturel de Berlin-Est que nous avions ouvert avant la chute du Mur de Berlin. Comme l’institut français de Prague qui comptait un certain Milan Kundera parmi ses étudiants. Comme notre Centre de Johannesbourg quand l’apartheid y régnait. Comme quoi, la France peut s’enorgueillir que les révolutions commencent souvent au seuil de nos centres culturels. Derrière chaque centre culturel, se cachent sans aucun doute des révolutionnaires : il faut donc s’en méfier ! Justement, il y en a un que je souhaiterais voir ouvrir bientôt, c’est celui de Grozny, peut-être l’année prochaine. Grâce au dynamisme des jeunes bénévoles d’Etudes sans frontières, grâce aux risques que prennent aussi certains jeunes Tchétchènes, de nouvelles générations viendront se ressourcer dans la culture française et trouver le savoir nécessaire pour reconstruire leur pays. Comme ils m’y ont invitée, je serai à leurs côtés, pour inaugurer ce bijou culturel. Comme je serai toujours aux vôtres pour promouvoir nos arts et nos lettres.

Oui, la culture dans le sens de création artistique, comporte en elle-même, le principe de liberté, de liberté d’expression en particulier.

Ce Secrétariat d’Etat que le Président de la République m’a fait l’honneur de me confier, comporte, dans son intitulé même, une contradiction manifeste, aux yeux de beaucoup: Affaires étrangères et droits de l’Homme. Mais je ne suis pas à une contradiction près. J’appartiens au Sénégal et à la France. J’ai étudié dans des écoles catholiques alors que je suis de culture musulmane. Je suis la belle-fille d’un grand chanteur yiddish qui a survécu à la Shoah et qui vit aujourd’hui à Dakar où il apprend à de petits sénégalais à chanter des chansons polonaises. Dans le civil, je suis administratrice du Sénat, qui parait-il est une assemblée conservatrice mais je me sens profondément progressiste. J’ai grandi dans une cité populaire et je suis de droite. Et il parait que la droite et la culture ne font pas bon ménage. Hérésie ! Je veux vous prouver le contraire, avec, en prime, une bonne dose de "sarkozysme". Alors, concilier Affaires étrangères et droits de l’Homme, pourquoi pas ? Je voudrais que vous m’aidiez à faire cette synthèse. A créer de la magie. Il faudra en bousculer des habitudes, refuser des préjugés, résister aux conservatismes. Mais qui mieux que des passionnés de la culture comme vous pour produire ce miracle ? Qui mieux que des Français peuvent réaliser cette synergie ? Qui mieux que la jeunesse ?

Quand Nicolas Sarkozy et François Fillon ont eu l’idée de me nommer dans le Gouvernement, de vieux conservatismes justement se sont réveillés. Ne serait-elle pas trop ci, trop ça ? Trop colorée ? Trop différente ? Trop femme ? Trop grande ? Trop jeune ?  Trop insolente. Alors, j’ai convenu de tout. Mais pas l’obstacle de la jeunesse ni celui de l’insolence. Quand on a un Président de la République qui été maire à 28 ans, un Premier Ministre qui a été député à 27 ans, alors, oui, je n’ai que 30 ans et je revendique cette filiation là. Cela peut être considéré comme un défaut mais je le prends comme un avantage. Parce que derrière moi, c’est toute une jeunesse française qui crie famine. Qui demande qu’on lui fasse confiance. Qui demande de prendre le relais, sans rien renier des anciens et sans vanité. Que les centres, les alliances, les instituts aident les jeunes et vous verrez qu’ils ne trahiront pas l’héritage, l’esprit des hommes qui ont fait briller la France et qui ont fait qu’elle incarne encore aujourd’hui quelque chose de particulier dans le monde.

En amoureuse des belles lettres, j’ai passé ma vie à assimiler les héritages culturels et littéraires : cet héritage m’a rempli de satisfactions. Je voudrais maintenant qu’on laisse la jeunesse élever la culture à une hauteur nouvelle : les jeunes artistes, les jeunes écrivains, les jeunes créateurs  doivent pouvoir aussi, avec leur belle insolence, bouleverser les legs, innover, toujours, encore, et tous les jours. Comme l’a écrit André Malraux, "la culture ne s’hérite pas, elle se conquiert". Que voulez-vous, la jeunesse est une rébellion constante, une insoumission permanente : rébellion contre les préjugés, contre l’ordre établi. Comme les hommes de culture sont éternellement jeunes, parce que transgressifs, par nature, portons ensemble finalement la promotion des droits de l’Homme par la culture et par la connaissance. Par ces droits de l’Homme, essayons ensemble de combler petit à petit, mais avec entêtement, le fossé qui sépare cet idéal de la réalité. Après cela, on aura toujours le temps de grandir, on aura toujours le temps de devenir pragmatiques, on aura toujours le temps de composer. Et, comme vous le voyez, on peut être de droite et révolutionnaire ! On peut aussi être modeste. Alors, je compte sur vous pour m’aider dans cette immense tâche qui m’attend. J’ai besoin de votre savoir-faire et de votre connaissance du monde. Et, moi, je suis à votre entière disposition !

Et pour conclure, le Général de Gaulle disait  qu’"en notre temps, la seule querelle qui vaille est celle de l’homme". J’ai envie de mener cette bataille, sans l’arrogance, avec modestie, et avec détermination. Condoleeza Rice avait parlé d’avant postes de la tyrannie pour qualifier certains pays. Je voudrais que vous, vous soyez les avant-postes de la liberté et des droits de l’Homme. On peut construire cela ensemble.

Merci."