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"Pelléas et Mélisande" d'Olivier Py et Marc Minkowski décroche Le Masque d'Or à Moscou

 


 

Le festival Le Masque d’Or, le plus important festival de Russie pour le spectacle vivant, a remis ses prix le 15 avril. L’opéra de Claude Debussy Pelléas et Mélisande mis en scène par Olivier Py (photo), l’orchestre de Théâtre Stanislavki étant dirigé par le chef Marc Minkowski, a reçu deux prix : le prix de meilleur spectacle d’opéra et le prix de la meilleure direction musicale.
Ce spectacle produit par le Théâtre musical Stanislavski, le festival international de théâtre Tchekhov, Culturesfrance (dans le cadre du programme "Premières Lyriques") et le Centre culturel français de Moscou avait été crée a Moscou en juin 2007. "Dans le secteur de théâtre musical du Masque d’Or, c’est le spectacle
Pelléas et Mélisande qui est  grand triomphateur ! Cela est parfaitement mérité ! Et le prix personnel pour la meilleure direction musicale revient au grand "coupable" de ce triomphe - le célèbre maestro français Marc Minkowski." Izvestia, 17 avrikl 2008
Olivier Py et Marc Minkowski avait accordé un entretien à Culturesfrance monde (n°2, mai-août 2007) que nous reproduisons ici :

Vous vous rencontrez pour la première fois autour d’un opéra, Pelléas et Mélisande. Qu’est-ce qui vous a séduit dans la perspective de cette collaboration ?
Marc Minkowski : J’ai, bien sûr, vu beaucoup de spectacles d’Olivier en tant que comédien et metteur en scène, je l’ai même vu chanter dans des soirées cabarets, et je trouve que ses mille visages s’accordent assez bien avec le côté caléidoscope de l’opéra de Debussy. En outre, il a une vraie oreille et un véritable amour de la musique.
Olivier Py : Nous avons eu quelques projets ensemble qui n’ont pu aboutir. Je suis d’autant plus content que notre première collaboration se noue autour d’une création en Russie, c’est une première dans tous les sens du terme.

Quelle passerelle peut bien permettre à un metteur en scène de théâtre de passer à l’opéra ?
O.P. : Je ne me conçois pas comme un metteur en scène de théâtre qui serait venu à l’opéra. J’ai, d’une part, suivi des études de chant dans ma jeunesse, d’autre part, l’opéra, à mon sens, est un autre métier. On prétend souvent, venant du théâtre, apporter un jeu plus dramatique voire cinématographique aux chanteurs d’opéra. Or, il me semble que c’est l’inverse : je me suis beaucoup inspiré du jeu lyrique dans mon travail théâtral. C’est une erreur de croire que l’opéra accuse un retard sur le théâtre : l’opéra présente autant d’avancées scéniques et novatrices que le théâtre.

Vous avez mis en scène des pièces du répertoire anglais, français, allemand. Pourquoi avoir choisi Pelléas et Mélisande ?
O.P. : Alors que ma culture lyrique est à l’origine plus italienne, je suis venu à l’opéra par l’opéra romantique et le répertoire allemand… dont on m’a fait une spécialité, alors qu’a priori cette culture était plus distante pour moi, moins immédiate que le répertoire italien. Les opéras que j’ai montés sont des pièces sombres et si j’ai d’abord mis en scène Wagner, Britten entre autres, Pelléas et Mélisande était un très, très vieux rêve.

À l’inverse, on ne peut plus tellement parler de découverte pour vous, Marc Minkowski, qui jouez cet opéra pour la troisième fois après Leipzig avec l’orchestre du Gewandhaus, puis l’Opéra Comique avec le Mahler Chamber Orchestra. Avez-vous des affinités particulières avec cette œuvre ?
M.M. : Certainement. C’est une œuvre de chevet, on a besoin de la retravailler plusieurs fois au cours d’une vie, de différentes manières, pour en révéler toutes les facettes. Pelléas et Mélisande est un caléidoscope fascinant. J’ai été ému de créer cet opéra pour la première fois à Leipzig, il y a cinq ans maintenant. J’avais choisi de rendre hommage à l’œuvre en la donnant en concert à l’Opéra Comique en 2002 pour célébrer le centenaire de la naissance de l’œuvre. À ce jour, il n’a été donné qu’une version concertante à Moscou. Et mon enthousiasme reste intact à l’idée de porter cette œuvre en Russie quand on pense que Debussy a été influencé par l’école russe. On sait à quel point il a été influencé par Moussorgski et son Boris Godounov.

Justement, si l’on pense aux résonances et aux influences entre les compositeurs russes et les compositeurs français aux XIXe et XXe siècles, comment expliquer que cette œuvre n’ait encore jamais été donnée en Russie en dépit de son succès en France à l’époque ?
M.M. : Effectivement, c’est assez curieux. Si l’on se penche sur la correspondance de Debussy, on trouve quelques échanges épistolaires avec Moscou puis Saint-Pétersbourg mentionnant des projets de représentation de cet opéra ou d’un concert… qui ne semblent apparemment pas avoir abouti. Peut-être le caractère infiniment moderne de l’ouvrage pour l’époque a-t-il mis du temps à s’imposer. En outre, cet opéra, le seul et unique que Debussy ait jamais achevé dans son intégralité, a un côté poétique, intimiste, assez éloigné finalement du caractère démonstratif et extraverti des opéras russes. Même si Boris Godounov, à l’origine, dans les premières étapes de la composition, avait des traits plus intimes, plus proches du livret de Pouchkine, avant de développer son aspect spectaculaire par la suite.
O.P. : Le fait que cet opéra n’ait jamais été créé en Russie en tant que tel, seulement sous forme concertante, n’est pas si surprenant que cela, car c’est un opéra qui déroute le public. Je me souviens que le public écossais avait été très troublé et surpris dans la version qui avait été donnée il y a deux ans à Édimbourg. En réalité, Pelléas et Mélisande est une œuvre très liée à la spécificité française lyrique, on chante peu dans cet opéra finalement. Cette histoire sombre devient tout à coup philosophique, on le sait, invalidant le mélodrame : certes, il s’agit d’un poème mis en musique, l’histoire fait pleurer, mais tout cela est immédiatement transcendé par la méditation sur la vie, la puissance du destin et l’impossibilité d’accéder à la vérité, qui confine à l’universel et au mythique.

Le grand public connaît le Bolchoï, temple du ballet et de l’opéra. Vous choisissez le théâtre Stanislavski, tout juste rénové, pour présenter votre création. Cette œuvre nécessite-t-elle un lieu particulier ?
M.M. : Effectivement, nous sommes particulièrement heureux de créer cet opéra dans un lieu inédit, qui vient de rouvrir. En même temps, ce théâtre qui n’est pas immense permet de préserver et de mettre en valeur le côté intimiste de la pièce ; une scène immense aurait desservi cet opéra. Il y a un côté aventureux à monter cette pièce dans des conditions optimales et uniques qui n’est pas sans déplaire à l’orgueil russe.

L’orchestre est russe, les chanteurs sont issus de la troupe du théâtre Stanislavski, Mélisande a une doublure russe, qui reprendra le rôle à l’automne prochain, Pelléas et Golaud sont français, Arkel et Geneviève sont russes… Comment travaillez-vous avec des artistes russes pour leur transmettre la subtilité d’un texte assez particulier pour un livret d’opéra ?
O.P. : Je pense qu’il faut à tout prix "dépsychologiser" l’œuvre : il faut impérativement faire entendre la puissance onirique en marge des mots, faire sentir que le chanteur n’est pas du côté du concret, de la réalité, mais du rêve. Il faut faire tenir tout le spectacle dans un état de folie et de conscience à la fois, montrer que les personnages ne parlent pas pour transmettre un message mais écoutent ce qu’il dit. Plus techniquement, il va falloir insister avec les artistes russes sur la spécificité de la langue française, à savoir que les mots n’ont pas d’accents naturels, contrairement à tant d’autres langues, mais que l’accent se place en fonction du sens que l’on veut donner, et c’est là un travail très intéressant.
M.M. : Les musiciens russes ont très bien compris la spécificité du projet : il ne faut pas tellement donner de la voix, mais plutôt du style. C’est un véritable défi pour les chanteurs lyriques, l’orchestre, le chef et le metteur en scène. Nous sommes vraiment impatients et curieux d’aller à la rencontre d’un pays par l’intermédiaire d’une œuvre si exigeante et unique.

Propos recueillis par Laure Gravier

Voir le site du Centre culturel français de Moscou

Contact : Jean-Louis Gavatorta