Inspirée par le film de Tarkovski « Nostalgia » (1983),
Nadia Berkani poursuit en Toscane ses recherches sur l’exil.
Un livre aux Editions Polistampa accompagne ce projet photographique avec des textes de Antonio Natali, Directeur du Musée des Offices de Florence et de Bernard Rémy, conseiller artistique à la Cinémathèque de la Danse, Paris.
partenaires :
Istituto Francese di Firenze , Fondazione Andrej Tarkovskij Firenze e Parigi, CULTURESFRANCE, Ville de Pienza, Musée Bargoin Clermont-Ferrand , Ecole d’Architecture Clermont-Ferrand, Drac Auvergne.

Un simple événement
Bernard Rémy
écrivain et conseiller artistique à la Cinémathèque de la Danse
La danse moderne a tissé de nouveaux rapports entre la perception et l’action, entre l’immobilité et le mouvement, entre le sol et la présence. Le mouvement et le temps sont premiers.
Nadia Berkani invente un mode de déplacement qui passe entre la marche et la danse. D’où l’usage de la photo. Qui suspend des relations entre les choses. Et la suspension est une rencontre de durées.
Que devient un paysage quand il glisse hors de l’espace ?
Ici un sol, un ciel et un corps s’affectent instant après instant. La femme est toujours vue de dos ou de trois-quart. Les prises de vue parcourent donc un demi-cercle, n’entrent jamais dans la zone où commence le face à face. Chaque cliché scande une prise de position, une posture. Ici la contemplation ne se sépare pas de son objet. La contemplation est un double mouvement : entrer dans le paysage, s’y déplacer d’attitude en attitude. La contemplation tend vers l’action : « Je contemple et les lignes de corps se réalisent, comme si elles sortaient de moi » écrit Plotin dans les Ennéades. La présence est une succession d’apparitions. Le vivant aussi apparaît.
Nadia Berkani prend position sur le sol. Chaque appui, irrégulier, engendre une posture. Une épaule s’abaisse au rythme d’une pression sur la terre. Le paysage hors espace rend sensible ce qui sous-tend sa physique, sa gravitation : la lave des couleurs. La couleur traverse les trois règnes : le végétal, l’animal, l’humain. Nadia Berkani marche au-dessus d’un volcan. En tire des lignes imperceptibles. Elle se dénude. Quitte une robe, une couleur.
La nudité n’existe pas. Apparition sur apparition, masque sur masque, couleur sur couleur, l’être se meut, s’émeut jusqu’aux intensités dernières. premières.
Mort, hiatus, naissance.
La liberté mélancolique de Nadia Berkani
Antonio Natali
Directeur du Musée des Offices, Florence
Il y a dans les visions de Nadia Berkani une qualité qui, plus que d’autres, me fascine. Et je me rends compte que c’est la même – déclinée peut-être en des langages différents et toutefois parallèles – qui est sous-jacente à tout ce que je privilégie devant chaque forme d’expression poétique. C’est celle qui, par exemple, me fait aimer certains peintres florentins qui, tout engagés qu’ils soient dans une représentation naturaliste de la réalité, parviennent à en transfigurer les apparences comme s’il s’agissait d’épiphanies derrière des voiles de sens ou de mémoires.
À propos de ces formulations qui leur sont personnelles, il m’est venu de parler d’un suspens de sentiments; ou de silences prolongés; ou de temps attentif. L’écoulement lent des heures; comme s’il était possible d’en percevoir le léger cheminement: froissement de souffles frais dans les feuilles. Et les décors qui s’éloignent sous des ciels profonds.
Ce sont les mêmes aspects qui m’émeuvent dans les films de l’Europe de l’Est; les étendues désertes et rudes où Andrej Zvyagintsev place les acteurs taciturnes du Retour. Ou bien dans le cinéma d’Extrême-Orient: la tombée muette de temps interminables dans la Harpe de Birmanie de Kon Ichikawa. Ou encore dans le cinéma italien qui se reflète dans les mots murmurés et dans les brumes assourdies de l’Arbre aux sabots d’Ermanno Olmi, comme aussi dans le silence ardent de la place que Michelangelo Antonioni se crée quand se clôt Profession: Reporter.
C’est une condition de l’âme en mesure d’unir dans un même sentir des hommes qui pourraient ne jamais se rencontrer, mais qui, quand même (grâce à elle) accèderont à une communion de sentiments puissante comme une chaîne. Et ce sont précisément ces sentiments que j’ai cueillis, limpides et clairs, devant les photos que Nadia Berkani m’a présentées en vue de cette exposition: quelques images (d’autres, plus tard, je serais allé m’en procurer pour une confirmation) avec des perspectives sur des terres vertes ou fleuries, âpres, avec des mottes en premier plan, aux tonalités nettes jusque vers l’horizon, tremblant, lui, de hauteurs douces, sous l’azur d’un air tantôt brouillé de vapeurs, tantôt troublé de nuées menaçantes.
Et toujours: le personnage d’une femme, qui, toute seule – se détachant sur ces cieux – se déplace dans une danse qui n’appartient qu’à elle, à l’écart et réservée; et comme pour un réveil (l’éclore spontané d’une calla ou la métamorphose d’une phalène), se dresse, d’une pose recueillie et repliée, jusqu’à se lever, debout, prenant son essor dans une élévation à la sereine cadence en volute. Pour ensuite ôter sa robe: dernier vestige de la créature qu’elle était et qu’elle n’est plus, maintenant que sa nudité la rend, affranchie, à la nature; libre, d’une mélancolique liberté.
Sur le lieu de sa nouvelle saison, la femme arrive enfin, après avoir traversé des champs de fleurs jaunes à perte de vue; mais son passage est tellement pudique, et léger, qu’à peine elle laisse une trace. Elle les traverse encore couverte d’une robe légère, enrichie de dessins volés aux habits d’un figurant issu de la foule d’une procession de mages d’un gothique tardif.
Jamais elle ne nous offre son visage; celui-ci, au seul instant éphémère d’un sursaut du corps (tellement rapide et imperceptible que l’objectif en rend flous les contours et que les cheveux comme un nuage s’envolent) laisse deviner le profil pensif. Avec une illumination lyrique, ensuite, plus haut, se tend, à peine perceptible, au sommet d’un pré (à l’écart), une langue d’azur, où, doucement s’imprime le feuillage d’un pin solitaire.
Et, d’un coup, brille la révélation d’un bonheur inattendu.
Visuel : © Nadia Berkani
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