
Le Mois de la Photo à Montréal célèbre cette année sa dixième édition. Pour fêter l’événement, pas moins de trente expositions personnelles avec pour thème "Explorations narratives" sont présentées gratuitement dans toute la ville, du 6 septembre au 21 octobre. Les artistes locaux du monde entier investissent différents lieux du grand Montréal bénéficiant du soutien de nombreux partenaires, avec notamment, pour la première fois, un projet d’exposition dans les espaces publics et d’anciens édifices industriels et religieux. Culturesfrance s’associe à l’événement avec la présence de quatre artistes français : Christelle Lheureux, Valérie Mréjen, Zineb Sedira et Eric Baudelaire.
Entretien avec Chuck Samuels (directeur du Mois de la Photo à Montréal) et la commissaire invitée cette année Marie Fraser.
Pouvez-vous nous dire en quelques mots comment vous avez vu évoluer le Mois de la Photo depuis presque 20 années et comment vous envisagez l'avenir ?
C.S. : C’est, dans un premier temps, la volonté de marquer le 150e anniversaire de la photographie et de défendre la photographie en tant qu’art contemporain qui a poussé le centre de diffusion de la photographie Vox à créer le premier Mois de la Photo à Montréal en 1989. Le succès de l’événement et l'utilité manifeste de ce type d'événement rassemblant en un même lieu la communauté artistique montréalaise et canadienne a incité Vox à poursuivre cette initiative sous le format d’une biennale. En 2002, le Mois de la Photo connaît un tournant artistique et structurel avec le départ de Vox et la nouvelle autonomie de l'organisme, alors que sur le seul plan artistique l’objectif premier devient la recherche d’une cohérence sur l’ensemble des lieux d’expositions à travers une thématique proposée par un commissaire invité. Cette année, c’est donc Marie Fraser qui a pris le gouvernail de cette biennale en donnant le thème et en choisissant les artistes représentées.
Cette formule, qui offre de nombreuses perspectives et répond à notre objectif de cohérence entre les différents lieux d’expositions, n’est pas encore prête de changer. Notre souhait est de continuer à travailler avec tous nos partenaires et d’offrir le maximum de visibilité aux artistes dans toute la ville, tout en valorisant la création photographique.
Quelle couleur particulière avez-vous souhaité donner à cette 10e édition ?
C.S. : Tout d’abord, nous avons décidé de faire appel à l'historienne de l'art et commissaire indépendante, Marie Fraser, pour le commissariat. Elle nous apporte de nouvelles perspectives en étudiant les rapports entre la photographie et les autres formes d’art et en apportant à travers le thème des "explorations narratives" des nouvelles pistes sur les enjeux de la photographie contemporaine.
Au-delà du choix de la commissaire et donc de l’orientation thématique donnée à cette biennale, nous organisons pour célébrer cette 10e édition des interventions extérieurs, des festivités rassemblant notamment les commissaires des précédentes années, et nous investirons pour la première fois le quartier Saint-Henri, un quartier défavorisé de Montréal, afin que toute la population puisse en profiter. Rappelons à ce sujet que nos expositions et activités sont gratuites.
D'où vient ce thème des "explorations narratives" ?
M.F. : Alors que longtemps on a limité la photographie à être uniquement une image fixe (une capture de la réalité), depuis les années 90, le travail d’artistes comme Jeff Wall et ses mises en scène construites, ainsi que l’arrivée de la vidéo, ouvrent de nouvelles perspectives. En conséquence, dans le domaine de l’image, le récit fait l’objet aujourd’hui d’une importante reconsidération. La photographie et la vidéo forment un terrain critique et l’un des plus beaux laboratoires d’expérimentations narratives qui surviennent actuellement. J’ai choisi pour l’illustrer de mettre en place des expositions personnelles à travers toute la ville, trente au total pour pouvoir mettre en valeur les différentes narrativités de l’image. J’aime d’ailleurs cette idée de constellation de trente lieux illuminant toute la ville de Montréal.
Ce nouvel intérêt pour la narrativité touche à plusieurs aspects de l’image. Le recours à la mise en scène, qui augmente avec les possibilités multiples qu’offre la composition numérique, contribue de façon importante à remanier ce rapport au réel et à transformer le potentiel narratif de l’image.
Comment les photographes français (Christelle Lheureux, Valérie Mréjen, Zineb Sedira et Eric Baudelaire) se sont-ils insérés dans votre programmation ?
C.S. : Il est évident qu’avant chaque édition, on regarde un peu autour de nous pour voir ce qui se passe, on s’intéresse donc évidemment à la France, qui possède une scène photographique très dynamique et avec qui, historiquement, nous avons des liens privilégiés, notamment avec Culturesfrance et le consulat général…
M.S. : …Mais il ne faut pas oublier aussi de dire qu’au-delà de la nationalité, je m’intéresse d’abord aux artistes. Le travail notamment d’Eric Baudelaire sur le photojournalisme est très intéressant. Ses photographies, mises en scène entremêlées de réalité, possèdent une atmosphère particulière se rapprochant des œuvres du peintre Goya. Citons également Christelle Lheureux, qui lors d’une résidence au Japon a décidé de reprendre l’œuvre cinématographique de Kenji Mizoguchi, Les sœurs de Gion (1936), et d’en refilmer toutes les scènes plan par plan afin de créer une matrice ouverte à de multiples interprétations. Dans les différents pays où L'Expérience préhistorique (le titre de l’œuvre) est présentée, elle fait appel à des écrivains locaux pour produire de nouvelles versions sonores du film. Le film sera donc visible ici avec un enregistrement québecois.
Contact : Sophie Robnard
Voir le site du Mois de la Photo à Montréal