Théâtre

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L'Afrique déconstruite aux Francophonies en Limousin 2007

 
   
   





 


        Dans une programmation riche, les Francophonies en Limousin, qui se sont achevées le 7 octobre, ont notamment permis de découvrir des créateurs venus d’Afrique qui ont pour point commun de mélanger les disciplines et de déconstruire les récits comme une sorte de métaphore sonore et visuelle d’un continent chaos.

        Les spectacles présentés à la 24e édition des Francophonies en Limousin offrent une démonstration des propos de leur Directrice Marie-Agnès Sevestre : « La Francophonie est devenue polyphonique. Elle mêle écriture, chorégraphie, théâtre, musique, cinéma. » On pouvait s’attendre à ce que cette pluridisciplinarité soit classiquement dissociée par spectacle tel qu’annoncée par la foisonnante programmation. Il n’en est rien. Le Français Jean-Paul Delore et les Congolais Faustin Linyekula, Marie-Louise Bibish Mumbu, Bill Kouélany et, dans une moindre mesure, Dieudonné Niangouna auteur et interprète du monologue « Attitude Clando », en partie écrit lors d’une résidence à Limoges au printemps 2007, puis créé au Festival d’Avignon, font voler en éclats les frontières entre les disciplines, jusqu’au point ultime, pour produire des objets sonores et visuels qui relèvent autant de la danse que du théâtre, de la musique que du cinéma.
        « La Fratrie Errante » mise en scène de Faustin Linyekula d’un texte de Marie-Louise Bibish Mumbu, présenté dans le bel Espace Noriac, est en réalité l’étape scénique d’un film à venir. Si bien qu’au terme de la représentation, les comédiens ne saluent pas, mais s’assoient en bord de scène, dos au public, tandis qu’est projeté le générique de fin sur le mur du fond. Et voilà que l’écriture dramatique se fait scénario en chantier, l’espace de la scène, Actor’s Studio…. Ces jeunes créateurs brisent les codes et bousculent les conventions pour faire entendre leur révolte intérieure.
        C’est elle qui les a poussés, Marie-Louise, auteur et journaliste et Faustin, chorégraphe, danseur et maintenant cinéaste, tous deux nés dans les années 70 dans l’ex-Zaïre, devenu République Démocratique du Congo, à écrire sur la situation du pays où ils ont fait le choix de vivre coûte que coûte et d’affirmer leur existence malgré les difficultés économiques, sociales et politiques : « Je demeure dans l’urgence de poser un acte, en cris ou en écrits qu’importe. C’est mon acte de foi…. » écrit Marie-Louise Bibish Mumbu. « La Fratrie Errante », texte soutenu par Culturesfrance dans le cadre de la manifestation Ecritures d’Afrique à la Comédie française au printemps dernier, également présenté cet été au festival d’Avignon, met en scène des frères et des soeurs errant dans une grande demeure devenue bicoque en péril, sans repère, ni père (la jeune auteur a perdu le sien en 1994, ce qui a déclenché chez elle l’acte d’écrire), ni mère. Marie-Louise s’est associé à son complice de longue date Faustin Linyekula, aujourd’hui établi à Kinsangani où il met en place les Studios Kabako, lieu d’échange, de recherche et de création offerts à la danse et au théâtre, où dit-il : « Les gens qui viendront pourront juste peut-être se regarder et surtout se rêver autrement ». C’est là qu’il travaille également à la création d’un réseau de centres culturels de proximité consacrés au spectacle vivant et à l’image.
 
Le corps pour raconter des histoires

        L’histoire de la « Fratrie Errante » touche au cœur de l’actualité d’un pays dont la situation désespère le jeune chorégraphe. « Marie-Louise et moi voulions réduire ce pays à l’échelle d’une maison et d’une fratrie, dans ses contradictions, les luttes pour survivre qu’il y a à l’intérieur, ceux et celles qui essayent de prendre le contrôle. La scène reste pour moi un espace de mise en mouvement des idées. Comment travailler le mouvement de manière à rendre compte de l’immobilité ? Un début de réponse tient dans la construction de cette série d’images scéniques qui annoncent le film. Je travaille aussi sur l’immobilité comme lieu de réflexion pour aller ailleurs, se projeter. Je me suis posé la question: Qu’est ce qui se passe ? Comment on en est arrivé là ? Comment, dans ce contexte, réaffirmer mon nom, comment reconstruire avec les ruines laissées par les pères ?  Je suis né dans un pays qui s’appelait Zaïre. Du jour au lendemain, à l’école, j’ai commencé à apprendre à l’appeler Congo. Comment j’essaye de gérer ça ? Ce qui anime mon travail, c’est ce besoin de raconter, de partager des histoires par tous les moyens dont je dispose et essentiellement le corps, pour essayer de comprendre comment on en est arrivé là et comment repartir, comment imaginer un avenir dans ce chaos, dans ce tas de ruines. Pour moi, interroger le corps, c’est juste une manière de comprendre là où j’en suis et, à partir de là, imaginer des voies possibles pour repartir. »

Portraits de femmes

        Jean-Paul Delore metteur en scène et Directeur artistique de la compagnie LZD Lézard Dramatique basée à Villeurbanne connaît bien, lui aussi, le Congo. Sa dernière création « Peut-être » co-écrite avec l’auteur et plasticienne congolaise Bill Kouélany, il la portait en germe dans les rues de Kinshasa où il lui est souvent arrivé de croiser le verbe  avec Faustin Linyekula et Dieudonné Niangouna. Le travail a débuté à Maputo au Mozambique avec une résidence de quatre mois dans le cadre d’un nouveau volet de son projet « Carnets Sud/Nord », résidence itinérante de création théâtrale et musicale en Afrique Subsaharienne et en Europe soutenue par Culturesfrance depuis son origine en 2002. « Peut-être » ou six destins de femmes venues des deux Congo, de France, du Japon et du Mozambique, sorte d’opéra parlé, chanté, le plus souvent sur un mode onirique où se mêlent les images d’un jeune vidéaste finnois Panu Kari installé à Maputo et la musique de Guy Villerd, Yoko Higashi et Chico Antonio. « Peut-être » est joué dans plusieurs langues : lingala, portugais, français. Le verbe coule à flot. Mais, à l’instar de Dieudonné Niangouna, de Marie-Louise Bibish Mumbu et de Faustin Linyekula, Jean-Paul Delore et Bill Kouélany travaillent sur les métaphores, les sonorités, les mots de différentes langues sans trame narrative évidente. Un chaos et une déconstruction des récits comme forme théâtrale pour dire l’incommunicabilité entre les êtres qui parlent et ressassent jusqu’à l’écoeurement, mais ne se parlent pas.

Laure Naimski

En savoir plus :
Présentation de l'évènement sur le site : Les francophonies en Limousin
Légende :  "Peut-être", compagnie Lézard Dramatique, Photo Patrick Fabre