
Lenracinement
Nous sommes à Londres en 1942, et il faut imaginer Simone Weil à
la tâche, déjà très affaiblie, dans quelque recoin
ombreux dun bureau du Commissariat national à lintérieur et au
travail. Elle avait espéré pouvoir être envoyée en
France occupée pour des missions de sabotage, ce qui lui sera refusé.
Elle occupera ses dernières forces à la rédaction dun nombre
considérable de textes majeurs, ceux qui seront publiés dans les
Écrits de Londres, et LEnracinement, ultime ouvrage, resté
inachevé, à la fois fondateur (il sagit dune remontée aux
sources, «à ces principes qui ont permis aux civilisations de sédifier
durablement et de porter de beaux fruits») et programmatique (Albert Camus,
qui léditera sous ce titre en 1950 à la NRF, dira qu«il est
impossible dimaginer pour lEurope une renaissance qui ne tienne [...] compte
des exigences que Simone Weil a définies»).LEnracinement prolonge, et dune certaine manière accomplit, ce quelle appelait son «grand uvre», les Réflexions sur les causes de la liberté et de loppression sociale, écrit en 1934 (dans lequel Alain vit «un travail de première grandeur») et qui comportait une vive critique de la manière dont Marx avait pensé la révolution, sans tenir compte du type de société dans laquelle elle était supposée éclater. Ce qui na pu conduire quà son échec, ou à son raidissement. Au surplus, la cause de loppression nest pas à chercher dans le mode de production capitaliste, qui certes engendre lexploitation ouvrière, mais dans la structure même de la grande industrie. La négation révolutionnaire de la propriété privée ne saurait par un effet mécanique supprimer loppression. «La force que possède la bourgeoisie pour exploiter et opprimer les ouvriers réside dans les fondements mêmes de notre vie sociale, et ne peut être anéantie par aucune transformation politique et juridique.» (Réflexions sur les causes de la liberté et de loppression sociale) Lidée de révolution doit être radicalement repensée, et arrachée à la gangue superstitieuse qui classiquement lenserre : «Lespoir de la révolution est toujours un stupéfiant.» Là réside le véritable opium des peuples. Si Karl Marx a témoigné dune certaine clairvoyance dans la traque des symptômes, il sest lourdement trompé dans ladministration des remèdes ! Le mythe du progrès/Une fidélité au passé
Les besoins de lâme Nous avons des obligations envers lêtre humain - non envers le groupe social (le collectif, comme tel, na aucune dignité morale, quil soit foule, église ou parti). Nous nous sentons obligés parce que nous sommes libres.Obligation nest pas droit, car celui-ci est toujours impur, puisque pouvant être lexpression du bien comme du mal ; alors que celle-là, toujours conforme au bien absolu, éternelle, universelle, impersonnelle, est parfaitement pure. Parmi les besoins de lhomme - correspondant aux obligations - quil nous appartient impérativement de satisfaire, parce que vitaux, certains sont «physiques», dautres sont «spirituels», comme celui denracinement, qui «est peut-être le plus important et le plus méconnu de lâme humaine. [...] Un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à lexistence dune collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments davenir» (LEnracinement). Lenracinement - ni dans un bas, nous dit-elle, qui est sans importance, ni dans un haut inaccessible - est participation effective, et non point abstraite (comme la «terre» barrésienne), et donc déracinante, à une communauté humaine. Que lon songe à ces metaxu, à ces «biens relatifs et mélangés (foyer, patrie, tradition, culture) qui nourrissent et réchauffent lâme, et sans lesquels, en dehors de la sainteté, une vie humaine nest pas possible». Lenracinement des hommes requiert la prise en compte dautres valeurs que celles qui fondent trop exclusivement notre modernité politique, avec les droits de lhomme, la démocratie ou la liberté : «Au-dessus des institutions destinées à protéger le droit, les personnes, les libertés démocratiques, il faut en inventer dautres destinées à discerner et à abolir tout ce qui, dans la vie contemporaine, écrase les âmes sous linjustice, le mensonge et la laideur.» (Écrits de Londres) Une société libre Le pivot de toute société libre est constitué par lindividu - «lerreur qui attribue à la collectivité un caractère sacré est idolâtre» -, dont la vocation sociale (le «social» quil faut se garder didolâtrer) se réalisera dans un ensemble humain où forces naturelles et spirituelles se conjugueront, telles quelles sunissent exemplairement dans lacte du travail, malheur consenti, contemplé et transfiguré, en tout premier lieu le travail physique, par lequel lhomme se «donne à lunivers» pour que celui-ci se donne à lui «dans la nourriture et la chaleur».«Immédiatement après le consentement à la mort, le consentement à la loi qui rend le travail indispensable à la conservation de la vie est lacte le plus parfait dobéissance quil soit donné à lhomme daccomplir. Dès lors les autres activités humaines, commandements des hommes, élaboration de plans techniques, art, science, philosophie et ainsi de suite, sont toutes inférieures au travail physique en signification spirituelle. Il est facile de définir la place que doit occuper le travail physique dans une vie sociale bien ordonnée. Il doit en être le centre spirituel.» (LEnracinement) Pour sortir de «latroce misère», qui est le lot commun des hommes contemporains gisant dans un «désordre établi», il faut apporter à lâme en souffrance des nourritures ad hoc. Il faut «insuffler une inspiration» aux peuples qui, pour leur plus grand malheur, nont retenu comme fondement de leur action que des mobiles impurs. La prise en compte de la destination surnaturelle de lhomme doit être au cur dune réforme de lordre social et économique. Laccomplissement de notre destinée humaine passe par la restauration des droits du sacré. Non que Simone Weil, en vertu de quelques réquisits théocratiques, fît procéder la souveraineté politique du divin, mais par laccueil librement consenti en chacun de la grâce descendante. La fin de loppression conduira les hommes à se tourner vers ce qui dans le présent témoigne de lInfini, car «au centre du cur humain, il y a laspiration à un bien absolu, aspiration qui est toujours là, et qui nest satisfaite par aucun objet du monde» (LEnracinement). Simone Weil nous invite à repenser les rapports du religieux et du politique, à retrouver le sens perdu de la transcendance ; puisquil faut bien sauver lesprit sans se payer de mots. | ||||
|
|