
La Création est abdication La métaphysique weilienne trouve son point darticulation dans lidée de décréation - le mot est emprunté à Charles Péguy. Il sagit de souligner la vocation autoannihilatrice de lhomme.«Dieu est absent», il sest retiré du monde. «Le sacrifice de Dieu est la Création» (La Connaissance surnaturelle). Il a laissé advenir hors de lui ce qui était en lui, ce qui était lui. Si Dieu était présent, il ny aurait que lui.» Selon Simone Weil, qui insiste sur ce point, en créant le monde Dieu sest vidé de sa divinité - une kénose (kenôsis, vide), déjà formulée dans la Kabbale juive (lignorait-elle ?) : «La Création est un acte non pas dexpansion de soi, mais de retrait, de renoncement. [...] Il a vidé de soi une partie de lêtre» (Attente de Dieu). Doù le mal : «Il faut une représentation du monde où il y ait du vide, afin que le monde ait besoin de Dieu. Cela suppose le mal» (La Pesanteur et la Grâce). Pour les mêmes raisons, Dieu est faible et humilié, car en créant le monde il sest affaibli et humilié. Alain, le maître de Simone, rationaliste intransigeant, ajoutait que cest même ce qui distingue le Dieu chrétien crucifié des dieux païens : une faiblesse constitutive. La création ex nihilo est bien le signe de la toute-puissance de Dieu, puisquil fait advenir le néant à lêtre, mais elle est aussi le signe dune essentielle faiblesse, car cest dabord un acte damour qui est le contraire exact de la force, et par-là même une «renonciation» à être le «tout dans le tout», une «abdication» qui est sacrifice. Le monde créé est une béance entre Dieu et Dieu. «[...] Tout être excerce tout le pouvoir dont il dispose (Thucydide). Comme du gaz, lâme tend à occuper la totalité de lespace qui lui est accordé. Un gaz qui se rétracterait et laisserait du vide, ce serait contraire à la loi dentropie. Il nen est pas ainsi du Dieu des chrétiens. Cest un Dieu surnaturel au lieu que Jéhovah est un Dieu naturel.» (La Pesanteur et la Grâce) La décréation «Il sest vidé de sa divinité. Nous devons nous vider de la fausse divinité avec laquelle nous sommes nés.Une fois quon a compris quon nest rien, le but de tous les efforts est de devenir rien. Cest à cette fin quon souffre avec acceptation, cest à cette fin quon agit, cest à cette fin quon prie. Mon Dieu, accordez-moi de devenir rien. À mesure que je deviens rien, Dieu saime à travers moi.» (La Pesanteur et la Grâce) Au commencement est lexinanition. En se retirant de la création, Dieu a confié le monde matériel au règne de la nécessité, celui des âmes à la contingence, pour quelles puissent librement laimer. Pour être capable dun tel amour, il faut se déprendre de soi, plus encore mourir à soi-même, renoncer librement (la décréation est suspendue au libre consentement de lhomme) à lêtre quil nous a donné. Dieu seul peut aimer Dieu. La décréation est un rendu pour un volé : «Dieu ma donné lêtre pour que je le lui rende.» Il faut se retirer de soi-même, comme Dieu du créé, pour quil ny ait plus que Dieu : «Je dois reproduire en sens inverse labdication de Dieu.» Il faut renoncer à être quelque chose («Le péché en moi dit »je«»), il faut mourir à soi, «se vider de sa fausse divinité, se nier soi-même, renoncer à être en imagination le centre du monde». Il faut être capable de «détachement», briser tous les fils qui nous relient illusoirement à la réalité du monde, qui nest que «la réalité du moi transporté dans les choses». Lunivers étant privé de toute finalité (illusion téléologique), nous devons consentir librement à la nécessité, et donc à la possibilité du malheur. Soumis au mécanisme, le monde phénoménal est une pure extériorité dinertie qui témoigne de labsence de Dieu et donc dune séparation, qui, en creux, nous relie à la transcendance. Dieu est présent dans son absence même. Il reste à la créature lobéissance, le seul mobile pur. «Obéissance : il y en a deux. On peut obéir à la pesanteur ou au rapport des choses. Dans le premier cas, on fait ce à quoi pousse limagination combleuse de vides. [...] Si on suspend le travail de limagination combleuse et quon fixe lattention sur le rapport des choses, une nécessité apparaît à laquelle on ne peut pas ne pas obéir.» (La Pesanteur et la Grâce) La Pesanteur et la Grâce/Lamour et la force
La souffrance et le malheur La souffrance, lorsquelle nest pas dégradante, mais expiatrice et rédemptrice, comble la distance instaurée par la nécessité, en lépurant infiniment, et nous ramène vers Dieu : «Chaque fois que nous subissons une douleur, nous pouvons dire avec vérité que cest lunivers, lordre du monde [...] qui nous entrent dans le corps» (Attente de Dieu).Telle est la vérité de notre condition - Blaise Pascal nest pas loin -, à savoir notre néant dêtre, notre finitude dêtre mortel ; la mort est la vérité de cette condition : «Il ny a pas damour de la vérité sans un consentement total [...] à la mort.» Le malheur - qui est lépreuve humaine de la nécessité dans son altérité radicale au désir - est la participation à la Croix du Christ par la souffrance rédemptrice : «La grande énigme de la vie humaine, ce nest pas la souffrance, cest le malheur.» Le malheur rend Dieu absent, et pourtant, au risque de le perdre définitivement, lâme ne doit pas cesser daimer, fût-ce à vide : «Alors un jour Dieu vient se montrer lui-même à elle et lui révéler la beauté du monde, comme ce fut le cas pour Job» (Attente de Dieu). La souffrance et le malheur nous arrachent à la pesanteur, aux faux besoins du «moi» si haïssable, et nous font accéder à la connaissance des vrais besoins de lâme. Le malheur nous détache de notre inconsistance ontologique. «Lextrême grandeur du christianisme vient de ce quil ne cherche pas un remède surnaturel contre la souffrance, mais un usage surnaturel de la souffrance.» (La Pesanteur et la Grâce) La beauté du monde «La beauté est léternité ici-bas.» (Attente de Dieu)«Défaire en nous la créature...», cest rétablir lordre : «Nous naissons et vivons à contresens, car nous naissons et vivons dans le péché qui est un renversement de la hiérarchie. La première opération est le retournement. La conversion.» Lexpérience de la beauté occupe une place essentielle dans cette «metanoia». Dans la contemplation esthétique nulle appropriation de lobjet, mais un «détachement» qui nous ouvre à la nécessité, «qui est une des faces de la beauté, lautre face étant le bien». Dire oui à la nécessité est une approbation sacrée. Lunivers est beau («la seule beauté qui soit présence réelle de Dieu») comme le serait une uvre dart parfaite, dit-elle. La beauté du monde en exprime la parfaite réalité. La beauté naturelle «est quelque chose comme un sacrement» : «Rien nest beau comme la pesanteur dans les plis fugitifs des ondulations de la mer ou les plis presque éternels des montagnes» (La Pesanteur et la Grâce). Le beau tel quil se révèle encore dans les uvres dart qui imitent la beauté du monde. «La peinture de Giotto est sainteté.» Nous ne sommes pas, ici, à la croisée des inspirations illustrées par lÉcole dAthènes, de Raphaël, comme sil nous fallait choisir entre la terre et le ciel, entre la damnation et le salut, entre Aristote et Platon. Les racines de la terre sont célestes, le naturel pour qui sait y regarder attentivement - et nous savons que laccoutumance exige conversion - témoigne de lordre universel. La terre est lombre portée du ciel - rapport rigoureux des choses de la terre aux choses divines, elles sont nombre - ici lanalogie comme descente de Dieu. «Lamour pour la cité de lunivers, pays natal, patrie bien-aimée de toute âme, chérie pour sa beauté, dans la totale intégrité de lordre et de la nécessité qui en sont la substance.» (Pensées sans ordre concernant lamour de Dieu) Lattention et la prière «Lattention absolument sans mélange est prière.» (La Pesanteur et la Grâce)Lattention, cette concentration de lactivité mentale sur un objet déterminé, est apprentissage du réel, sur les ruines de larrogance du moi. Elle est lopération de lesprit qui exprime lordre du monde et nous ouvre à la contemplation du divin. En cela, lattention peut être réputée «créatrice» du monde, puisque cest par elle - à limage de la pensée inchoative divine - que nous saisissons librement la nécessité, qui est la seule réalité du monde. «Lattention extrême est ce qui constitue dans lhomme la faculté créatrice, et il ny a dattention extrême que religieuse. La quantité de génie créateur dune époque est rigoureusement proportionnelle à la quantité dattention extrême, donc de religion authentique à cette époque.» (La Pesanteur et la Grâce) Toute bonne pédagogie doit apporter le plus grand soin à cette faculté dattention qui détourne de soi et ouvre à laltérité. Il faut sexercer à ce qui, pour lesprit, est le contraire même de leffort besogneux. Lattention est épreuve du néant, arrachement aux tentations idolâtriques, suspension de toutes hypostases ou perspectives subjectives, abandon dans le désert cathartique à la pure grâce («le vide est un passage pour la grâce»). «Portée de lattention : 1 - sur le plan intellectuel : elle évite lerreur ; 2 - sur le plan sentimental : elle évite linfidélité ; 3 - sur le plan de laction : elle évite le péché.» (Notes de cours de son élève Anne Reynaud-Guérithault) Les idoles «Notre Père qui êtes aux cieux... dit le Pater. Cest le Père qui est dans les cieux. Non ailleurs. Si nous croyons avoir un Père ici-bas, ce nest pas lui, cest un faux Dieu.» (La Pesanteur et la Grâce)Les faux dieux fabriqués par les hommes sont «pleins» et «solides». À commencer par le «social», le «collectif», «qui nous enchaîne à la terre», doù procède la soif de lor et du pouvoir. «Ce gros animal, qui est la bête sociale, est de toute évidence la même que la bête de lApocalypse.» Comme Platon qui, dans la République (493 a), fustigeait le peuple, «animal grand et fort», Simone Weil se fait la contemptrice du «nous», du «on», qui sinterposent entre lhomme et Dieu. «Lhomme est un animal social, et le social est le mal» ; ou encore : «Il ne faut pas être moi, mais il faut encore moins être nous. La cité donne le sentiment dêtre chez soi. Prendre le sentiment dêtre chez soi dans lexil. Être enraciné dans labsence de lieu.» (La Pesanteur et la Grâce) Sil y a un passage du personnel à limpersonnel - quoique radicalement opposés -, aucun accès ne peut mener du «nous» à Dieu. «Le passage dans limpersonnel ne sopère que par une attention dune qualité rare et qui nest possible que dans la solitude. Non seulement la solitude de fait, mais la solitude morale. Il ne saccomplit jamais chez celui qui se pense lui-même comme membre dune collectivité, comme partie dun nous.» (Écrits de Londres) Il faut se perdre pour être sauvé. Cest lexpérience de La Montée du mont Carmel et de La Nuit obscure - noche oscura - de saint Jean de la Croix, nuit mystique qui nous fait perdre jusquà lidée même de Dieu. La tentation peut être grande alors de chercher refuge en Dieu pour ne pas se perdre. Dieu devient idole, une raison supplémentaire de vivre, alors que Dieu ne peut être, selon lexpression de G. Kempfner, quune «raison de mourir». Le péché est le refus du vide (pléonexia), un certain goût du plein. Bien quil se nourrisse aussi du vide que limagination tente de combler. Il faudrait en somme, très taoïstement, vider le vide. «Aimer la vérité signifie supporter le vide, et par suite accepter la mort. La vérité est du côté de la mort.» (La Pesanteur et la Grâce) Lathéisme purificateur «Un mode de purification : prier Dieu, non seulement en secret par rapport aux autres hommes, mais en pensant que Dieu nexiste pas.» (Cahiers I)La foi suppose, pour nêtre pas une simple superstition, un athéisme préalable profondément vécu, «purificateur» de toute tentation idolâtrique, et donc adorateur. «Il y a deux athéismes dont lun est une purification de la notion de Dieu» (La Pesanteur et la Grâce). Il faut refuser de soumettre sa croyance à ses fantasmes, libérer sa foi des désirs humains, en somme séparer le bien de la convoitise. «La religion en tant que source de consolation est un obstacle à la véritable foi : en ce sens lathéisme est une purification. Je dois être athée avec la partie de moi-même qui nest pas faite pour Dieu. Parmi les hommes chez qui la partie surnaturelle deux-mêmes nest pas éveillée, les athées ont raison et les croyants ont tort.» (La Pesanteur et la Grâce) | ||||
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