
Lexpérience ouvrière
Fin 1934, Simone Weil décide dentrer en usine, chez Alsthom, comme ouvrière
sur presse ; dans dautres «boîtes» lannée suivante :
chez Carnaud et Forges de Basse-Indre, à Boulogne-Billancourt, où
elle découvre le travail à la chaîne, puis chez Renault, comme
fraiseuse. «Un professeur agrégé en vadrouille dans la classe
ouvrière», dira-t-elle drôlement.Elle a consigné dans son Journal dusine, non destiné à la publication, maints détails (dont des dessins) concernant la nature du travail effectué, les machines, lorganisation de la production, lusinage de telle ou telle pièce - poinçonnage de douilles et autre rivetage de doigts de contact -, les quantités requises et celles difficilement obtenues, ainsi que sur le vif quelques traits - un nom, un visage, un mot - de ses compagnons de travail, leur manière dêtre et de penser. Elle ne cède jamais à lexotisme qui napercevrait, par contraste, que chaude camaraderie et solidarité impeccable entre travailleurs de force. De complexion particulièrement fragile, affligée de violents maux de tête, incapable de la moindre habileté manuelle, exténuée par les rendements, Simone Weil découvre la condition ouvrière, le «contact avec la vie réelle» : «Jai le sentiment surtout de mêtre échappée dun monde dabstractions et de me trouver parmi les hommes réels - bons ou mauvais, mais dune bonté ou dune méchanceté véritable.» «Quand je pense que les grands chefs bolcheviques prétendaient créer une classe ouvrière »libre« et quaucun deux - Trotski sûrement pas, Lénine je ne crois pas non plus - navait sans doute mis le pied dans une usine et par suite navait pas la plus faible idée des conditions réelles qui déterminent la servitude ou la liberté pour les ouvriers - la politique mapparaît comme une sinistre rigolade.» (Lettre à Albertine Thévenon) Les Temps modernes «Lesclavage ma fait perdre tout à fait le sentiment davoir des droits.» (La Condition ouvrière)Les cadences infernales (qui ne peuvent être tenues quen cessant de penser, car «penser, cest aller moins vite»), la fatigue physique et morale, les humiliations directes et induites («Le fait capital nest pas la souffrance, mais lhumiliation»), la crainte de perdre un emploi précaire, Simone Weil fait lépreuve de lécrasement de lindividu par la contrainte «brutale et quotidienne», comme Charlie Chaplin - quelle admirait tant -, le prolétaire des temps nouveaux absorbé et digéré par les automatismes du plaisir, du travail et de la justice. Selon ses propres mots, le malheur des autres est entré dans sa chair et dans son âme : «Jai reçu là pour toujours la marque de lesclavage, comme la marque au fer rouge que les Romains mettaient au front de leurs esclaves les plus méprisés. Depuis je me suis toujours regardée comme une esclave.» Esclavage non circonstantiel - comme jadis -, mais transporté par les conditions modernes de la production mécanisée et parcellisée «dans le travail lui-même». «Il y a deux facteurs, dans cet esclavage : la vitesse et les ordres», ici les cadences qui vous «tuent lâme pour huit heures par jour», là lobéissance aux commandements inintelligibles des chefs et des pointeaux. «Cette situation fait que la pensée se recroqueville, se rétracte, comme la chair se rétracte devant un bistouri.» (Attente de Dieu) Qua-t-elle gagné à ce contact avec le malheur? Elle sen explique à la fin de son Journal dusine : «Le sentiment que je ne possède aucun droit, quel quil soit, à quoi que ce soit (attention de ne pas le perdre). La capacité de me suffire moralement à moi-même, de vivre dans cet état dhumiliation latente perpétuelle sans me sentir humiliée à mes propres yeux ; de goûter intensément chaque instant de liberté ou de camaraderie, comme sil devait être éternel. Un contact direct avec la vie.» Oppression et liberté La difficile conquête de la liberté - qui a devant elle des «nuits qui peuvent être longues» - sur loppression ne passe pas par labolition du travail, comme ont pu le faire accroire certaines projections utopiques qui bernèrent longtemps dillusion la classe ouvrière (avec le mythe dun âge dor du loisir perpétuel), non plus que par un prétendu pouvoir libérateur de la machine. Sil est un travail vivant - mode dactivité essentiellement humain -, cest dabord le travail manuel, méprisé par les Anciens, véritable levier qui met le monde en mouvement et pivot spirituel de la communauté réconciliée.Il faudra libérer le travail pour que naisse une société dhommes libres, pour quautour de la production se cristallise la fraternité. Il appartient aux travailleurs de se réapproprier lappareil productif, pour que sélargisse «peu à peu le domaine du travail lucide». Avec le travail ainsi entendu, lhomme sort de limaginaire et se conforme «au vrai rapport des choses».«Il faut se représenter une forme de vie matérielle dans laquelle ninterviendraient que des efforts exclusivement dirigés par la pensée claire, ce qui impliquerait que chaque travailleur ait lui-même à contrôler [...] non seulement ladaptation de ses efforts avec louvrage à produire, mais encore leur coordination avec les efforts de tous les autres membres de la collectivité.» (Réflexions sur les causes de la liberté et de loppression sociale) Le stoïcisme ne saurait suffire à louvrier pour faire avaler la pilule de lexploitation, au motif quil garderait par-devers lui une liberté intérieure intacte ; laliénation est devenue trop radicale. Seul le christianisme, «par excellence la religion des esclaves», peut réconcilier lhomme et la nature, qui est lombre portée du ciel. Le travail transfiguré «Dans une balance un poids considérable et proche du point dappui peut être soulevé par un poids très faible placé à une très grande distance. Le corps du Christ était un poids bien faible, mais par la distance entre la terre et le ciel il a fait contrepoids à lunivers. Dune manière infiniment différente, mais assez analogue pour servir dimage, quiconque travaille, soulève des fardeaux, manie des leviers doit aussi de son faible corps faire contrepoids à lunivers. Cela est trop lourd, et souvent lunivers fait plier le corps et lâme sous la lassitude. Mais celui qui saccroche au ciel fera facilement contrepoids. Celui qui a aperçu une fois cette pensée ne peut pas en être distrait par la fatigue, lennui et le dégoût.» (La Condition ouvrière)Le travail privé de finalité et despoir est une «mort partielle», «cest bien se faire matière» ; «travailler - si lon est épuisé, cest devenir soumis au temps de la même manière que la matière» (Cahiers I) ; comment ne pas en être dégoûté? Comment ne pas ressentir en sa chair le poids du monde ; «lunivers pesant sur les reins dun être humain, quoi détonnant quil ait mal?» (ibid.). Le «travailleur mort», instrumentalisé, «rouage vivant dun mécanisme mort», fait lépreuve douloureuse dune dignité brisée et de la plus totale déréliction. «Lesclavage dégrade - dit-elle - si je suis incapable daimer la nécessité qui est le signe du Christ.» Il est un usage surnaturel de la fatigue, comme il est un usage surnaturel du dégoût, qui peut être grâce : «Ce dégoût [du travail] est le fardeau du temps. Croix» (Cahiers II). Il y a, en effet, une bonne union des contraires : «Le dégoût sous toutes ses formes est une des misères les plus précieuses qui soient données à lhomme comme échelle pour monter» (La Pesanteur et la Grâce). Par le travail lhomme se fait matière, comme «le Christ dans lEucharistie» ; par la fatigue qui léreinte et le broie, il fait mourir en lui le misérable et idolâtre petit «je», il souvre à Dieu, qui saimera à travers lui. Le travail devient transfiguration. Il peut être «une forme de sainteté». | ||||
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