des auteurs
Simone Weil / La genèse dune pensée |
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Une «courbe de vie»
Une vie brève (elle meurt à trente-quatre ans), mais singulièrement
dense, ponctuée de rencontres multiples, souvent improbables, toujours
passionnées, qui, en ces temps de grande confusion, larracheront au mol
oreiller des idées toutes faites : camarades de classe ou dusine ; professeurs,
puis collègues ; compagnons de combat ; épistoliers divers (prestigieux
ou anodins) ; ecclésiastiques ; hommes politiques ; révolutionnaires
de tout poil ; syndicalistes ; patrons dusine... Elle saura faire son miel de
toutes les occasions, sans transiger jamais sur ce quelle croyait être
sa vocation.
On ne peut que signaler - sans chercher à les rendre cohérentes
- quelques-unes des rencontres où se parfait loriginalité dune
vie.
Il faut commencer par le milieu qui la vit naître, entre une mère
juive aimante, Selma, dorigine russe, qui soutiendra sa fille contre vents et
marées, un père médecin un peu en retrait, bien que toujours
présent, et André, le frère aîné, brillantissime
mathématicien, dune étonnante précocité (normalien
à seize ans), en comparaison duquel Simone se trouvera fort peu douée.
Lun et lautre échangeront une riche correspondance, où les questions
scientifiques, en particulier les mathématiques («la géométrie
grecque est une prophétie», dira-t-elle) occuperont une place de choix.
Un professeur aussi, sans doute le seul maître quelle se reconnût
jamais, Émile Chartier, dit Alain (1868-1951), professeur de khâgne
au lycée Henri-IV, qui exercera sur elle, comme sur toute une génération,
une influence à la fois profonde et durable. Alain, humaniste intransigeant,
linitia à la parole délibérante affranchie de tout esprit
de système. Par lui, elle redécouvrira, de façon autrement
vivante, quelques-unes des grandes figures de la tradition philosophique, revisitées
par ses libres propos : Platon, Descartes, Spinoza, Kant... mais aussi Balzac
ou Homère. Longtemps, elle fit sien son pacifisme intégral, né
dans les tranchées, qui conduisit Alain, par haine de la guerre, à
choisir au sein du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes
la fraction qui opta pour la négociation avec les Allemands (aux côtés
de Jean Giono).
Simone, à lapproche de la catastrophe, en reconsidérera la pertinence : pacifique en toutes occasions, certes, mais non pacifiste : «La non-violence
nest bonne que si elle est efficace.» Ou encore : «Sefforcer de devenir
tel quon puisse être non-violent. Cela dépend aussi de ladversaire.»
(La Pesanteur et la Grâce)
Une amie fidèle, Simone Pétrement, son ancienne coturne de
la rue dUlm et future biographe, lui offrira loccasion dapprofondir la pensée
des gnostiques (qui accentuaient la coupure entre Dieu et le monde) ; ce qui conduira
Simone, par des voies de traverse, à ceux qui, selon elle, en prolongeront
linspiration, les Cathares (chez lesquels se retrouvent la volonté darracher
le Nouveau Testament au socle paléo-testamentaire). Elle sen expliquera
avec Déodat Roché, qui passait alors pour en être le spécialiste.
Ce sera la découverte très profonde de LOccitanie médiévale,
de la finamor, lamour courtois, qui, comme la philia des Grecs, est une allégorie
de lamour divin.
Laction syndicale - à laquelle elle se frotta dûment, à
peine eut-elle rejoint son premier poste denseignement - la mêlera à
un monde effervescent, travaillé par des tensions internes : simples instituteurs
militants comme le couple Thévenon ; syndicalistes révolutionnaires
mâtinés de trotskisme, comme Pierre Monatte ou Daniel Guérin,
futur leader anarchiste ; tel contempteur de la dérive stalinienne, amplement
sali par larrière-garde de la gauche instituée, comme Boris Souvarine,
qui qualifiera Simone de «seul cerveau que le mouvement ouvrier ait eu depuis
des années». Et tant dautres encore... Notons que si elle collabora
à des mouvements révolutionnaires, elle ne sinscrira jamais à
aucun parti.
Les relations avec les uns et les autres seront parfois houleuses, lhorizon est
un peu bouché pour une navigation de conserve à lapproche de la
guerre généralisée. Il faut dire, aussi, que Simone Weil
a un caractère bien trempé.
Fin 1933, durant quelques jours, elle hébergera chez ses parents
Trotski (avec femme, enfant et gardes du corps) : longues et véhémentes
discussions sur la révolution, sur le rôle du parti communiste allemand
dans le déclenchement de celle-ci... (Trotski : «Si vous pensez ainsi,
pourquoi nous recevez-vous ? ÊEtes-vous lArmée du Salut ?» ; commentaire
de Nathalie Sédov, son épouse : «Cette enfant
qui tient tête à Trotski !»).
Pour finir, ils iront ensemble dans un cinéma de quartier voir le film
Okraïna, du cinéaste soviétique Boris Barnet.
Au Cercle communiste démocratique, elle rencontrera Georges Bataille.
Peu de sympathie réciproque. Bataille la dépeindra dans Le Bleu
du ciel (1935) sous le nom de Lazare : «Sans chapeau, ses cheveux courts,
raides et mal peignés, lui donnaient des airs de corbeau. [...] Elle avait
un grand nez de juive maigre à la chair jaunâtre.» Sans doute
resta-t-elle insensible à lil pinéal, à lexpérience
intérieure et à la volonté de Bataille de subvertir de
lintérieur le catholicisme.
Les aventures littéraires et artistiques de l
entre-deux-guerres - le surréalisme,
par exemple - ne semblent pas, non plus, avoir durablement retenu son attention.
Des correspondances suivies avec tel ou tel industriel éclairé,
comme Victor Bernard (directeur de la fonderie de Rosière) ou Auguste Detuf
(administrateur dAlsthom), témoigneront dune volonté de ne pas
réduire les combats de la classe ouvrière à une lutte des
classes abstraite. Linformation, la contextualisation et le dialogue seront partie
prenante de son engagement.
À Marseille, au début de la guerre, elle retrouvera son ancien
camarade de khâgne René Daumal, lun des fondateurs du Grand
jeu, qui linvitera à travailler le sanscrit. Ce qui achèvera
de convaincre Simone de la très grande proximité de la Bhagavad-Gîtâ
et de lesprit chrétien. Ensemble, ils liront les Upanishads et
le Tao-Tö-King.
À Marseille, toujours, elle nouera des relations amicales avec Lanza
del Vasto, apôtre du retour aux sources et disciple de Gandhi ; avec Gaston
Berger, père de Maurice Béjart, philosophe autodidacte ; avec Gustave
Thibon, philosophe chrétien, qui accéda à sa requête
de lembaucher comme simple ouvrière agricole, et qui éditera après-guerre,
sous le titre La Pesanteur et la Grâce, un recueil de pensées
tirées de manuscrits quelle lui avait confiés avant son départ
pour lAmérique ; avec le poète Joë Bousquet, le «supplicié
de Carcassonne», cloué sur un grabat par une blessure de guerre, qui
lécoutera des heures durant...
Ou ces quelques prêtres rencontrés sur le tard, auxquels elle
confiera sa volonté de rester sur le «seuil» : dom Clément
Jacob, bénédictin de labbaye dEn-Calcat, qui ne lui cacha pas
que certaines de ses positions doctrinales frisaient lhérésie ;
deux dominicains, les pères Perrin (qui sera léditeur dAttente
de Dieu) et Couturier (que lui avait recommandé Jacques Maritain et
auquel elle adressa la célèbre Lettre à un religieux,
qui signe sa vocation dêtre chrétienne mais «hors les murs»,
dêtre universelle quitte à être hétérodoxe).
À son frère, qui constatait : «Tu as autant de raison de te
faire bouddhiste, taoïste, etc., que catholique», elle répondit : «Mais oui,
cest exactement cela.» Pourtant, Simone Weil se gardera
prudemment de tout syncrétisme réducteur.
«Quand je lis le catéchisme du Concile
de Trente, il me semble navoir rien de commun avec la religion qui y est
exposée. Quand je lis le Nouveau Testament, les mystiques, la liturgie,
quand je vois célébrer la messe, je sens avec une espèce
de certitude que cette foi est mienne.» (Lettre à
un religieux)La «source
grecque»
«Les Grecs ont eu la grâce au départ», écrit-elle
dans La Source grecque. Ladmiration - et la
reconnaissance - que leur voue Simone Weil est quasi totale (avec une réserve
de taille, tout de même, leur mépris pour le travail manuel) ; à
leur propos, ce quelle ne dira jamais daucun autre peuple, et pour
souligner leur profondeur spirituelle, elle parle de pureté. Il suffit
de lire LIliade ou le poème de la force,
pour sen convaincre : lâme dHomère serait passée
par l«union damour» avec Dieu, comme Eschyle et Sophocle,
qui nont pu écrire ce quils ont écrit quen «état
de sainteté».
En eux saccomplissent les génies dOrient et dOccident (il y a une circulation
infiniment subtile entre ces pôles conjoints par lessentiel), à
commencer par le pythagorisme (de provenance égyptienne selon Hérodote),
qui demeurera au cur de leur civilisation : toute la science grecque, essentiellement
mathématique (et «mystique», dira-t-elle) en découlera.
«Le miracle grec, dû principalement aux Pythagoriciens, consiste essentiellement
à avoir reconnu la vertu de la proportion et du sentiment de léquilibre.»
(Écrits historiques et politiques)
Parmi tous les Grecs, il en est un que «rien ne surpasse», Platon, lirremplaçable
passeur entre le génie hellène et nous ; Platon, qui dans le Timée
réveille lidéal pythagoricien dharmonie, dunité des contraires ; Platon, dans lequel elle retrouvera lessentiel de la vérité religieuse
du christianisme («Mon interprétation : Platon est un mystique authentique,
et même le père de la mystique occidentale», La Source grecque).
La «grande disciple» (lexpression est dAndré Comte-Sponville)
met laccent sur la pensée forte du platonisme (qui sera celle du christianisme),
à savoir la conjonction du vrai et du bien, de lêtre et de la valeur.
Or le bien nest pas de ce monde, à lévidence, comme lêtre
est ailleurs ; nous sommes dans leur absence. Cest ainsi que Simone Weil pensera
la création, comme évidement de Dieu.
Il est remarquable, notons-le, que Simone Weil ait souhaité rendre accessibles
aux «masses populaires» quelques-unes des grandes uvres de la
poésie grecque, en les «traduisant» : ainsi paraîtront
en 1936, dans la petite revue Entre-nous, Antigone, Électre
et lébauche dun Philoctète...
«La Grèce na travaillé quà construire des ponts. Toute
sa civilisation en est faite. Sa religion des Mystères, sa philosophie,
son art merveilleux, cette science qui est son invention propre et toutes les
branches de la science, tout cela, ce furent des ponts entre Dieu et lhomme.»
(Écrits historiques et politiques)
Rome et Jérusalem
Les Romains, pour Simone Weil, cette «poignée de fugitifs qui
se sont agglomérés artificiellement en une cité», sont
avant tout des conquérants, qui à la différence des Grecs
resteront étrangers à toute spiritualité. Idolâtres
de lÉtat, de la force - qui réifie lhomme, qui le cadavérise
-, intrinsèquement cupides, prétendument dépositaires dune
mission civilisatrice qui les conduira à déraciner par le glaive
les peuples conquis, les Romains se caractérisent par leur impérialisme,
quelle compare à celui de Hitler. Ainsi, Carthage fut-elle détruite...
Et si Rome, quelque jour, fit main basse sur la Grèce, cest par un rapt,
ni plus ni moins («Et le génie grec périt alors sans retour»),
par un coup de force qui a anéanti tout héritage.
Imitateurs inféconds, incapables dauthentique génie, les Romains
resteront le peuple du fait accompli «vêtu de quelques idées»,
et qui - la charge weilienne est ici à son acmé - napporta jamais
«dautre contribution à lhistoire de la science que le meurtre dArchimède».
Rome, cest le mal ! Notre auteur ne fait pas toujours dans la nuance. Dailleurs,
lAllemagne hitlérienne en procéderait pour partie, et non de quelque
tréfonds barbare.
Israël ne sera pas mieux loti : «Les Juifs sont le poison du
déracinement. Mais avant quils ne déracinent par le poison, lAssyrie
en Orient, Rome en Occident avaient déraciné par le glaive.»
Les jugements de Simone Weil seront parfois terribles et la porte restera close
sur la part juive de la tradition chrétienne : «Notre civilisation
ne doit rien à Israël. [... Elle] procède dune inspiration
religieuse qui, bien que chronologiquement pré-chrétienne, était
chrétienne en son essence.» Israël injustement mis au ban des
«Nations», ne trouvera place dans la géographie spirituelle weilienne,
parce que réputé idolâtre, impie, fanatique et adorateur de
la puissance. Ceci, nous en conviendrons, constitue un bien lourd fardeau pour
un seul peuple !
La question de lantisémitisme de Simone Weil a fait couler beaucoup dencre,
et les passions sont vives encore. Son antijudaïsme est patent - il est de
même nature que son «anti-romanisme», jamais racial ; et si on
peut contester ses compétences dhistorienne (voire, comme le fait Emmanuel
Levinas, évoquer sa «passion antibiblique»), si on peut regretter
quelle ne prît pas davantage en compte le contexte historique, si son analyse
du nazisme révèle dévidentes carences, laccusation dantisémitisme
stricto sensu nen est pas moins irrecevable. Il suffit, pour sen convaincre,
de se reporter à la lettre, datée doctobre 1940, quelle adressa
au ministre de lInstruction publique pour protester contre le «Statut des
juifs» : «Si néanmoins la loi exige que je regarde le terme de
»juif«, dont jignore le sens, comme un épithète applicable
à ma personne, je suis disposée à my soumettre, comme à
toute loi. [...] Mais je désire alors en être informée, étant
donné que je ne possède, moi, aucun critérium susceptible
de résoudre ce point.»
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