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Simone Weil / Une géographie spirituelle
 

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Il faut imaginer un espace à la mesure de ces contrariétés, qui fasse sa part aux pics, aux émergences, à ces saillies que l’on dirait en archipel, mais qui, par quelque substratum immergé - un plateau continental -, se rejoignent dans la continuité d’une vision globale et ample, le contraire exact d’un agrégat ou d’un syncrétisme. L’universel weilien est un universel concret. Les contacts sont d’essence : ainsi la pauvreté quintessentielle, non pas aperçue ou analysée, mais sentie au Portugal («J’ai eu soudain la certitude que le christianisme est par excellence la religion des esclaves [...]»), fait-elle signe vers la chapelle où priait le Poverello, Santa Maria degli Angeli («Quelque chose de plus fort que moi m’a obligée, pour la première fois de ma vie, à me mettre à genoux [...]»), pour converger géométriquement et se rejoindre dans la nuit obscure de Solesmes où le Pauvre l’a prise («La Passion du Christ est entrée en moi une fois pour toute [...]», Attente de Dieu). Ainsi l’Orient, qu’elle sonde infiniment, n’est-il qu’en apparence un Levant, car nul Couchant ne peut prétendre en être la destination spirituelle - l’Orient judaïque est par trop historiciste et centré, il clôt plus qu’il ne libère ; les Upanishads ou le tao, Platon ou saint Jean de la Croix, rebondissent dans une temporalité dilatée qui célèbre les noces de l’intelligence et de l’amour.
Il faut imaginer une sorte de topologie weilienne qui excéderait toute tectonique des forces dominée par l’accroissement des puissances («Tout ce qui est soumis au contact de la force est avili [...]»), une topologie des points faibles, qui composerait l’atlas des marques théophaniques... Nous aurions alors un espace criblé d’impacts dans l’épreuve mondaine - autant d’expériences, de découvertes et de rencontres -, non réductible à ce qui est communément normé sous une telle rubrique, et que les sciences humaines, positives et extérioristes quant à leur méthode, négligent d’explorer. «Il y a une très grande différence entre les géographies matérielles et les géographies spirituelles ; c’est que dans les géographies matérielles, les pays se touchent par leurs frontières, tandis que dans les géographies spirituelles, ils se touchent par leurs centres» (Matthew Gregory Lewis, cité par Gustave Thibon).
Une cartographie d’un genre très spécial, immatérielle, pourrait rendre compte du jeu subtil des emboîtements pluridimensionnels qui composent sa «courbe de vie».