Publications et écrit

 Retour à la liste
des auteurs

Simone Weil / Le petit mot «et»
 

suivant 

De quelques «et» sous bénéfice d’inventaire : philosophe et mystique (improbable rencontre du concept et de l’extase) ; ouvrière et intellectuelle (entre l’alliance objective et la trahison de classe, nombre se gausseront de cette bourgeoise égarée à l’usine, qui à l’instar des avant-gardes se serait fait un point d’honneur à épater son monde) ; juive et anti-judaïque, sinon antisémite (l’indignation est une chose au monde assez bien partagée, de Léon Poliakov à Arnold Mandel, en passant par Paul Giniewski, la cause est généralement entendue : Simone est ignorante ou cinglée, au choix) ; révoltée et non révolutionnaire (on ne plaisantait pas avec ces choses dans les années trente, Boris Souvarine fera exception dans le concert des excommunications) ; chrétienne et hors les murs (faut-il brandir l’anathema sit ?) ; passionnément chrétienne au sens du Christ et «royalement ignorante» de l’Ancien Testament (l’expression est d’Emmanuel Levinas, qui déplore sa désinvolture) ; adepte de l’universel et pourtant très européenne par la sensibilité et la culture revendiquée («La tradition chrétienne, française, hellénique est la mienne [...]») ; femme et homme, homme et femme (Georges Bataille, agacé par tant d’ambivalence, l’imaginera même asexuée) ; empotée jusqu’au burlesque et pourtant infiniment vive et agile (elle mit un pied, ô combien téméraire, dans la brigade Durruti, l’autre dans une poêle à frire, ce qui lui valut son rapatriement entre père et mère) ; hellénité et christianité par elle conjuguées («Combien notre vie changerait si on voyait que la géométrie grecque et la foi chrétienne ont jailli de la même source !») ; présence du Verbe - certes singulièrement incarné en Jésus - en Osiris et en Krishna («Il n’est pas certain que le Verbe n’ai pas eu des incarnations antérieures à Jésus.» Commentaire du futur cardinal Daniélou : «Ce qui obscurcit son jugement, ce sont les fausses analogies qui lui font croire que le contenu de la Bonne Nouvelle, l’Incarnation, la Résurrection, la Trinité, est déjà connu des religions païennes») ; Rome et Jérusalem mis dans le même sac impérial («Les juifs sont le poison du déracinement. Mais avant qu’ils ne déracinent par le poison, l’Assyrie en Orient, Rome en Occident avaient déraciné par le glaive [...]» La Pesanteur et la Grâce)...
Un tel usage, non dialectique, de la petite conjonction «et» jettera le trouble dans le landernau, entretiendra à l’envi les malentendus, nourrira les sarcasmes et les réquisitoires... L’auberge, pourtant, n’est espagnole qu’en apparence.