L'homme de théâtre
Le conteur
L'historien
Le témoin de son temps
Le témoin de son temps
Voltaire est né journaliste. Son goût de l'observation le poste aux aguets de tous les événements qu'il commente à chaud. Le désastre de Lisbonne, l'attentat de Damiens, la réforme des parlements... il n'est pas de sujet sur lequel il ne prononce quelques mots décisifs. Cette tendance s'accroît au fil des ans. Durant toute sa vieillesse, il dispose d'une véritable audience médiatique. Dans ses retraites suisses, il entretient un réseau de correspondants à l'échelle européenne, qu'il sait mobiliser lorsque l'actualité le demande. En vrai journaliste d'enquête, Voltaire dispose d'observateurs bien placés. Chroniqueur des erreurs judiciaires ou témoin compatissant d'une catastrophe naturelle, lui seul sait donner à un événement en apparence insignifiant une dimension universelle. L'affaire Calas montre comment, à propos d'un cas particulier, on impose à l'opinion publique la reconnaissance d'un principe.

« J'écris pour agir », affirme-t-il. Ce journaliste-là est un militant. Voltaire aime l'action et il vit son métier d'écrivain comme un apostolat : « J'aime passionnément à dire des vérités que d'autres n'osent pas dire et à remplir des devoirs que d'autres n'osent pas remplir. » Si sa philosophie manque de profondeur, c'est aussi parce qu'elle refuse de se cantonner dans les sphères de l'abstraction. Elle reste inscrite dans le réel qui l'entoure et s'oriente vers des réformes concrètes ; elle est pratique avant d'être théorie. On comprend dès lors que les positions de Voltaire soient instables, changeantes, soumises au pour et au contre. Sa pensée est sensible aux contradictions de la condition humaine, elle se forge au contact des événements les plus révoltants. C'est encore ce qui la rend perpétuellement disponible.
Sa contribution aux périodiques proprement dits est assez mince. Voltaire méprisait d'ailleurs les folliculaires. Ses textes trouveraient pourtant souvent place dans des hebdomadaires satiriques. On le sait, c'est dans ce registre que Voltaire excelle, parce que la polémique fait partie de son hygiène de vie. S'il a de nombreux ennemis, c'est qu'il n'a pas son pareil pour susciter les animosités. Il riposte à la moindre escarmouche et terrasse son adversaire impitoyablement. Témoins Desfontaines, Maupertuis et tant d'autres, moins connus mais passés grâce à lui à une postérité encombrante. L'arme privilégiée de Voltaire, c'est le pamphlet écrit au pied levé, ou « fusée volante », inséparable de la pensée d'un homme en perpétuelle alerte et qui recherche le combat. Couvert sous une multitude de déguisements ou de pseudonymes transparents pour les lecteurs avisés, Voltaire dénonce l'adversaire par son faible. Relation, facétie, dialogue, édit, lettre supposée, mémoire, sermon ou discours se succèdent avec alacrité.
Ces disputes pourraient avoir vieilli ou n'avoir qu'un intérêt historique. C'est tout le contraire qui se produit. On se moque aujourd'hui du contexte, on oublie les enjeux pour ne retenir qu'un formidable éclat de rire. La virtuosité diabolique de la langue, l'imagination cruelle et gaie nous entraîne continûment. On a peine à concevoir l'énorme quantité d'énergie et le talent que ces métamorphoses supposent. Mais on est saisi par la variété de tons, les gags, les jeux du propre et du figuré. Dans son théâtre de Ferney, Voltaire fut un redoutable montreur de marionnettes. Ce pourfendeur de vrais et de faux mystiques, ce dévoreur de petits abbés s'invente même un allié puissant, bien qu'inattendu : « J'ai toujours fait une prière à Dieu, qui est fort courte. La voici : "Mon Dieu, rendez nos ennemis bien ridicules !" Dieu m'a exaucé. »