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Voltaire / Voltaire à tous les vents
 

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L'historien

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L'historien

De la production historique de Voltaire, plus rien n'est lu aujourd'hui. C'est à la fois normal et injuste. Normal, parce que son histoire est alourdie d'un esprit de propagande irritant. Injuste, parce que Voltaire est un extraordinaire pionnier. Jusqu'à lui, l'histoire n'est le plus souvent qu'une mythification fantaisiste des événements que les colportages successifs ont déformés. Tout le monde a en mémoire la fameuse « dent d'or » de Fontenelle où de faux historiens, forts de leur suppositions, ne songent pas un seul instant à examiner le fait réel. L'histoire, encouragée par le pouvoir royal, est un récit à la gloire des grands hommes, une succession de faits militaires ou politiques. Ecartant tout compromis, Voltaire adopte une démarche radicalement différente : « observe, interroge, doute », telle est la devise qu'il lance à ses confrères historiens. Le philosophe applique ainsi à l'histoire les méthodes expérimentales du savant. Plutôt que de lire les gros livres de ses prédécesseurs, il traque la vérité là où elle est restée, c'est-à-dire à la source. Il cherche les témoignages, les preuves, recoupe les faits avant de les juger comme établis. Pour son Siècle de Louis XIV, il enquête auprès du cardinal de Fleury, de la duchesse de Saint-Pierre, interroge les survivants du grand règne au Temple, à Sully, à Sceaux. Il descend également dans les archives du Louvre pour y examiner tous les manuscrits. De cette nouvelle méthode naît une histoire nouvelle. Quelle est-elle ?

Voltaire commence par écarter la Providence de l'enchaînement des événements. La succession des faits ne peut s'expliquer que par l'analyse des causes naturelles, et non par le recours à une intervention divine. Il faut explorer tout ce qui constitue une civilisation, les courants d'idées, le progrès technique et scientifique, le commerce, les arts... plutôt que de brosser le portrait des chefs de guerre ou des souverains : « Quand je vous ai demandé des anecdotes sur le siècle de Louis XIV, c'est moins sur sa personne que sur les arts qui ont fleuri de son temps. J'aimerais mieux des détails sur Racine et Despréaux, sur Quinault, Lully, Molière, Lebrun, Bossuet, Poussin, Descartes, etc., que sur la bataille de Steinkerque. Il ne reste plus rien que le nom de ceux qui ont conduit des bataillons et des escadrons. Ils ne revient rien au genre humain de cent batailles données, mais les grands hommes dont je vous parle ont préparé des plaisirs purs et durables aux hommes qui ne sont point encore nés. » L'histoire, telle que la conçoit Voltaire, est donc un travail de longue haleine. Il commence Le Siècle de Louis XIV en 1734 ; médité depuis 1729, l'ouvrage ne verra le jour qu'en 1768. Même parcours laborieux pour l'Essai sur les moeurs : de 1756 à 1769, Voltaire ne cesse d'y revenir pour le nourrir de nouvelles remarques.

Certes, on pourrait adresser bien des reproches à ces ouvrages. Le tempérament et la philosophie de Voltaire ont quelquefois transformé son observation en jugement. C'est qu'au fond il conçoit l'histoire comme une pédagogie destinée non à informer les hommes du passé, mais à les instruire des erreurs à ne pas commettre ou des modèles à suivre. Tous les moyens sont permis pour former « l'esprit public ». Ainsi a-t-il exagérément flatté les civilisations chinoise, hindoue ou musulmane tout simplement parce qu'elles n'étaient pas chrétiennes. Mais il rompt du même coup avec les découpages qui reflètent la domination culturelle européenne. En élargissant le cadre géographique et la trame chronologique, il replace un événement dans son contexte historique, voire dans celui de plusieurs continents à la fois. C'est encore à lui que l'on doit la notion de « philosophie de l'histoire », expression qui investit les hommes de la responsabilité d'un devenir, celui de leur civilisation.