
| ||||
|
Voltaire est désormais un dieu vivant. On se presse pour le voir ou l'apercevoir, et le séjour à Ferney fait partie des étapes obligées pour tout voyageur qui entreprend le tour de l'Europe. L'« aubergiste » de Ferney reçoit ainsi un défilé de visiteurs qui le distraient parfois et souvent le fatiguent. Quand il n'en peut mais, il s'enferme à double tour dans sa chambre et écrit quelque fragment historique ou un saignant libelle. Il retrouve même suffisament de verve pour écrire des contes (Le Taureau blanc). Ce vieillard de quatre-vingts ans a encore de l'énergie à revendre même si, depuis 1773, les accès de strangurie l'épuisent en diminuant sa capacité de travail. C'est pourtant dans ces années difficiles qu'il mène à bien l'édition Cramer de ses OEuvres complètes en quarante volumes !
Et pourtant ! L'idée de revoir Paris le démange. Sa nièce, Mme Denis, et son secrétaire Wagnière l'encouragent à quitter le climat rigoureux de Ferney pour un dernier tour d'honneur dans la capitale. Une semaine plus tard, Voltaire fait connaître sa décision : sa dernière tragédie, Irène, allait être jouée à la Comédie-Française ; on avait besoin de lui pour les répétitions. Ce n'était qu'un prétexte, mais le 5 février 1778, Voltaire se met en route pour Paris. L'accueil fut naturellement triomphal. Les autorités firent mine de l'ignorer, mais les anciens et les nouveaux défilent dans sa chambre chez M. de Villette. Malgré les recommandations des médecins, Voltaire multiplie les visites et les réceptions. Epuisé, il commence à cracher son sang. Le 2 mars, il se confesse et obtient l'absolution. C'est le prix à payer pour ne pas être jeté à la voirie, et le souvenir de Mlle Lecouvreur est encore vivace. Revigoré, Voltaire assiste à une séance de l'Académie où il est acclamé. L'apothéose a lieu à la Comédie-Française le soir de la représentation d'Irène. Les ovations répétées du public l'étreignent à la gorge. Il doit quitter la salle, écrasé de bonheur et d'émotion. À la mi-mai, c'est une nouvelle attaque de strangurie. Les tractations ont commencé entre les proches et les autorités religieuses pour déjouer l'interdiction de sépulture et l'inhumer décemment. On attend du mourant une rétractation qui tarde à venir. Voltaire accepte de rédiger ce dernier billet : « Je meurs en adorant Dieu, en aimant mes amis, en ne haïssant pas mes ennemis, et en détestant la superstition. » Cette déclaration ne désarme pas les abbés, qui attendent une rétractation en règle. Mais Voltaire n'est plus en état de polémiquer. Il meurt le 30 mai 1778, abandonné de tous. On l'enterre le 2 juin à Scellières, dans le diocèse de Troyes, juste avant qu'une lettre de l'évêque ne l'interdise. Mais on ne se débarrasse pas facilement de Voltaire qui, dans sa vie posthume, va continuer de s'agiter comme par le passé ! Treize ans plus tard, en 1791, sur décret de l'Assemblée Constituante la dépouille du philosophe fut déclarée bien national. On exhuma son corps et ses cendres furent déposées dans la crypte de Sainte-Geneviève. Au passage du cortège funèbre, les femmes et les enfants jetaient des fleurs ; et l'on pouvait lire, sur le catafalque, cette inscription édifiante : « Il combattit les athées et les fanatiques. Il inspira la tolérance. Il réclama les droits de l'homme contre la servitude de la féodalité. »
|