Voltaire aux Délices (1755-1760)
Le patriarche de Ferney (1760-1772)
Les dernières années (1772-1778)
Le patriarche de Ferney (1760-1772)

Sur le nouveau domaine de Ferney, Voltaire fait raser la vieille ruine gothique qui cachait le paysage, et rebâtit à la place un château simple aux lignes pures dont il a dessiné lui-même les plans. Il fait aussi construire pour ses paysans une petite église avec, sur le porche, une dédicace déiste : Deo erexit Voltaire. S'indignant toujours des injustices, il recueille dans son château la petite-nièce du grand Corneille, qui vit dans la misère et à laquelle le roi vient de refuser une rente. Il entreprend une édition commentée des OEuvres de Corneille pour servir de dot à la jeune fille. Entre-temps, Voltaire a pris au sérieux ses fonctions de seigneur de Ferney. Entre une campagne d'épigrammes contre les anti-philosophes, des dialogues philosophiques et une pièce de théâtre, il bataille contre les jésuites d'Ornex, l'évêque d'Annecy et le curé de Moens qui a battu un de ses paroissiens. Il veut encore libérer le canton de Gex du monopole du sel. La guérilla est sur tous les fronts. Mais de malheureux événements vont lui permettre d'acquérir une nouvelle stature de justicier.
Le 17 septembre 1761, on arrête près de Montauban un pasteur protestant, Rochette, et trois frères gentilhommes qui voulaient le délivrer. Condamné à mort pour exercice du culte interdit, Rochette est pendu et les frères décapités. Voltaire, à qui l'on demande d'intervenir, n'a guère de sympathie pour les prédicants qui lui ont fait du tort à Genève. Mais en mars 1762, la nouvelle de l'exécution à Toulouse d'un huguenot, Jean Calas, va le mobiliser tout entier. L'homme est accusé d'avoir assassiné son fils, dont la rumeur publique dit qu'il voulait abjurer la religion réformée. Soumis au supplice de la roue, Jean Calas meurt en protestant de son innocence. Voltaire s'informe, enquête et acquiert la conviction qu'il s'agit d'une erreur judiciaire commise par des juges fanatiques. Ce procès devient son affaire, et « l'affaire Calas » le procès exemplaire d'une justice féodale. Voltaire mène une campagne d'opinion à l'échelle européenne, mobilise des dizaines de correspondants français et étrangers, fait paraître des requêtes et des mémoires, puis écrit dans la foulée son Traité sur la tolérance. Le 9 mars 1765, Calas est réhabilité.
Alors de toutes parts, on le sollicite. Quand il estime que la justice est bafouée, il écrit, demande des rapports, mène des enquêtes avec la passion d'un magistrat. En 1766, il fait délivrer un protestant condamné aux galères pour avoir entendu un prêche clandestin ; il veut réhabiliter Lally-Tollendal, un officier français que l'on venait de décapiter parce qu'on le tenait responsable de la défaite de Pondichéry. A Mazamet, suite à une délation anonyme, un brave huguenot et sa femme, les Sirven, sont condamnés à être pendus sur la place publique. Voltaire est scandalisé par cette triste réplique de l'affaire Calas. Il fait venir les Sirven sur ses terres et promet d'obtenir la révision du procès. Devant la fureur du poète à défendre les opprimés, le cercle des admirateurs s'élargit mais les magistrats commencent à se lasser. L'affaire du chevalier de La Barre va leur founir l'occasion de se venger. On trouve, dans les papiers d'un jeune aristocrate impie et convaincu de blasphème, un exemplaire du Dictionnaire philosophique de Voltaire. Le chevalier de La Barre est torturé, puis décapité devant le porche d'une église où l'on lacère et brûle sur son corps le fameux Dictionnaire. Malgré la peur qui le tiraille, Voltaire hurle au crime : le roi avait laissé tuer un adolescent de vingt ans !
Ces multiples croisades aiguillonnent chez le philosophe un désir frénétique d'écrire. Voltaire alterne les oeuvres de circonstance (retenons par exemple le morceau De l'horrible danger de la lecture, au titre programmatique !), et les textes philosophiques (Le Philosophe ignorant). Il procède encore à un large tour d'horizon dans ses Questions sur l'Encyclopédie (neuf volumes publiés de 1770 à 1772). Voltaire inonde l'Europe de ses productions, et le volume des titres donne le vertige. Mais le poète n'oublie pas ses préoccupations humanistes : en 1770, il se met en tête d'affranchir les serfs de Saint-Claude dans le Jura. Car le vieillard croit fermement au progrès des Lumières. La campagne qu'il mène depuis toujours contre l'église catholique a depuis 1762 un slogan : « Écrasons l'infâme. » L'expulsion des jésuites de France, la même année, lui a donné des raisons supplémentaires de lutter. Dix ans plus tard, on pourrait le croire assagi. C'est mal le connaître.