Voltaire aux Délices (1755-1760)
Le patriarche de Ferney (1760-1772)
Les dernières années (1772-1778)
Voltaire aux Délices (1755-1760)
Voltaire était entré dans la jeunesse sous les coups du chevalier de Rohan, il entra dans la vieillesse sous ceux de Fréderic. Restait à trouver le havre où panser ses blessures et instruire les hommes des injustices du monde. Mais n'allons pas imaginer l'homme usé, renonçant à ses foucades dans un mutisme boudeur. Voltaire est simplement las de cette errance de cour en cour. A soixante ans, il possède l'argent et la renommée : il était temps qu'il devînt son propre maître.

En mars 1755, Voltaire s'installe avec Mme Denis aux Délices, près de Genève, et loue une propriété à Lausanne. Les calvinistes voient d'un mauvais oeil l'installation de ce pamphlétaire redouté, dont la première préoccupation est de faire construire un théâtre dans sa propriété et de convier les citoyens de Genève à jouer la comédie. Cette retraite fut pourtant vite troublée. Le 1er novembre 1755 la terre tremble à Lisbonne, faisant près de 30 000 morts. Aux décombres du séisme s'ajoutent les pillages et les incendies. La nouvelle parvient le 24 aux Délices et l'on parle de 100 000 victimes. Voltaire est bouleversé. Il se met au travail et achève trois mois plus tard son Poème sur le désastre de Lisbonne. Avant d'être un chapitre de Candide, le tremblement de terre aura été l'occasion d'une formidable prise de conscience. Comment concilier la catastrophe avec les desseins de la Providence divine, comment allier l'infinie bonté du Créateur et l'existence du mal ? L'élégance impeccable du vers a bien du mal à contenir l'émotion et la révolte contre le « tout est bien » de Pope et des optimistes leibniziens. Par ce poème et les réactions qu'il suscite, Voltaire réussit à faire du tremblement de terre de Lisbonne un événement intellectuel. Les théologiens ont beau avoir leur réponse toute prête, la question du mal physique ou moral travaille les philosophes et sape une idée neuve en Europe, le bonheur.
Comme un mal ne vient jamais seul, le 18 mai 1756 commence la guerre de sept ans. De son poste genevois, Voltaire observe les hostilités et les renversements d'alliance. On ignore encore que cette guerre se terminera sur un désastre français. Toute l'année 1756 est consacrée aux articles de l'Encyclopédie que d'Alembert lui avait commandés. L'article « Genève » du savant va bientôt faire scandale, et on accusera Voltaire de l'avoir inspiré. A Paris la campagne anti-philosophique se déchaîne. L'attentat de Damiens contre Louis XV le 5 janvier 1757 ne fait rien pour calmer les esprits. Deux ans plus tard, alors que Voltaire aménage Ferney, sa nouvelle demeure en territoire français, le Parlement condamne au feu l'Encyclopédie.
L'hiver 1757 est occupé par la rédaction de Candide. Voltaire quitte les Délices le 30 juin 1758 pour un dernier voyage. Il rend visite à l'Electeur Palatin et séjourne à Schwetzingen où il fait ses premières lectures de Candide. Sur le chemin du retour, il s'arrête à Strasbourg, espérant obtenir par l'entremise du cardinal de Bernis, devenu ministre, la permission de revenir à Paris. Espoir déçu. Voltaire comprend que son exil est définitif. Il va acquérir les domaines de Ferney et de Tourney à la frontière franco-suisse, et cette position stratégique lui permettra de donner libre cours à son insolence naturelle. Ferney va bientôt constituer le pôle d'attraction de l'Europe éclairée.