«Tous les espoirs sont donc permis», écrivions-nous il y a cinq
ans, en conclusion. Ce «foisonnement» que nous décrivions en
1994, annonçant «quand il ne lamorce pas ici et là» un
«retour» au texte, na fait que samplifier. À lapproche du
nouveau millénaire, lauteur est à la fête.
Citons quelques exemples emblématiques:
-
la belle façon dont se sont développés Les Solitaires Intempestifs,
la plus jeune des maisons dédition consacrée essentiellement aux
textes de théâtre dauteurs contemporains - elle fut créée
par Jean-Luc Lagarce (mort du sida), lui-même auteur mais aussi metteur
en scène et parfois acteur;
-
le succès grandissant de Mousson dété, un festival animé
par lacteur-metteur en scène Michel Dydim, qui, chaque année fin
août, transforme labbaye des Prémontrées à Pont-à-Mousson
en forum et festival des écritures contemporaines;
-
et récemment, la publication par la revue belge en langue française
Alternatives théâtrales dun numéro titré:
«Écrire le théâtre aujourdhui».
Le théâtre ne manque pas de bons auteurs contemporains. On voit apparaître
des écritures fortes et décapantes comme celle de Jacques Rebottier.
Dautres qui pointent le nez comme celles de Suzanne Joubert, Fanny Mentré,
Gérard Watkins ou Gilbert Milin, des écrivains qui goûtent
au théâtre comme François Bon ou Jacques Serena et qui y reviennent.
Mais pour un Gabily, un Lagarce, un Koltès ou un Novarina, beaucoup de
plumitifs, dauteurs bientôt oubliables ou de comètes. Il en a toujours
été ainsi. Le metteur en scène Claude Régy, depuis
un demi-siècle, na jamais cessé dêtre attentif aux nouvelles
écritures (Marguerite Duras et Nathalie Sarraute naguère, puis lAllemand
Botho Strauss, lAnglais Gregory Motton, aujourdhui un auteur de lEurope du
Nord...). Sa rigueur, son éthique, son parcours, son incandescence scénique
et ses mots cinglants ont fait de lui, pour toutes les nouvelles générations,
un modèle de vérité théâtrale, une référence.
Il y a quelques étés, lors dune réunion d«auteurs»
à la chartreuse de V¦lleneuve-lès-Avignon, Régy mit justement
les points sur quelques i et hics: «Nous vivons une époque glauque
soumise à des soubresauts médiatiques qui engendrent des engouements
hâtifs alors quil faudrait prendre le temps de lexigence. Écrire,
cest dabord inventer une langue. Il ne faut pas se lamenter sur la pauvreté
de lépoque. Simplement, elle ne porte pas plus de vrais écrivains
que la précédente. Ils sont très peu par siècle. Tous
les efforts consentis au développement de lécriture donnent une
fausse exigence, de fausses écritures. Une masse grouillante entre nullité
et médiocrité passable. Elle a toujours existé, cette masse,
de tout temps, également inutile, sans subvention, sans résidence
ou sans mise en espace. Les remplisseurs de papiers produisent des imitations.
La copie des schémas existants facilite la digestion, ne rencontre pas
de heurts. Le faux circule bien. Très peu décrivains sont des inventeurs.
Très peu renouvellent une appréhension de lêtre au monde.
Très peu créent une matière à plusieurs étapes
de significations.»
Il ne suffit pas que les auteurs aient une revue - cest le cas avec les Cahiers
de Prospéro - pour que naissent des chefs-duvre! On y a vu aussi
uvrer les impasses dun corporatisme dauteurs véhiculant une vision
du théâtre replié sur lui-même. Au moment où,
dans un rejet de cette image dun monde clos, émergeaient puis éclataient
le théâtre de rue et le nouveau cirque. Il y a là, dans ces
formes ouvertes, dautres poètes de la scène, des poètes
sans mots, comme Jean-Luc Courcoult, lâme de Royal de Luxe, ou Bartabas,
le maestro du cirque Zingaro, ou encore le solitaire Le Guillerm. On est loin
là du théâtre de texte, mais justement le théâtre
de rue et le nouveau cirque, devenus des phénomènes (où il
y a à prendre et à laisser), nont fait que fortifier lidentité
du texte en sen éloignant. Et dailleurs, aujourdhui, dans un mouvement
de balancier habituel à lhistoire des hommes et du théâtre,
on voit des compagnies de théâtre de rue, parmi les meilleures, se
tourner vers cette montagne incontournable quest le texte.
Dans les années cinquante, cest dans les petites salles privées
de la rive gauche que lon découvre des auteurs davant-garde et futurs
classiques. La plupart de ces salles ont aujourdhui disparu. Paris et sa banlieue
et les grandes villes de France se sont, entre-temps, dotés de théâtres
subventionnés tandis que le théâtre privé parisien
perdait sa folie des années ayant suivi la Libération pour apprendre
les lois de rentabilité de lentreprise. Cependant, la plupart des nouveaux
auteurs des années quatre-vingt-dix, et en tout cas les meilleurs, nauraient
jamais pu voir leurs pièces créées dans le théâtre
privé parisien, lequel, sauf exceptions, se cantonne au pis dans le néoboulevard,
au mieux dans les dialogues feutrés dun théâtre quécrivent
les enfants sages, poseurs ou calculateurs de Jean Anouilh (Éric-Emmanuel
Schmitt, Jean-Marie Besset, Yasmina Reza). Le théâtre privé
ne prend plus guère de risques. Mais qui en prend? La plupart des directeurs
de théâtre, de festival, les sponsors, brefs les bailleurs de fonds
restent frileux devant lécriture contemporaine, craignant deffaroucher
le public, les élus (la déconcentration des crédits en province
ne favorise pas non plus laudace). On préfère jouer le ticket,
souvent agnant, dun jeune metteur en scène en vogue montant un bon vieux
classique. On préfère des produits manufacturés et estampillés
bon pour tourner que des productions duvres inattendues. Une aventure comme
celle du Théâtre Ouvert - véritable carrefour et banc dessai
des nouvelles écritures - est née en 1971 dun vide, dun manque,
dun rôle non tenu par les salles subventionnées, qui campaient,
par paresse plus que par intime nécessité, dans un répertoire
classique, des Grecs à Tchekhov, au public plus assuré. Si laventure
du Théâtre Ouvert, soutenue par V¦lar juste avant sa mort, semble
parfois sessouffler avec le temps, cest parce que le relais a été
pris, par des auteurs eux-mêmes, par quelques institutions et des manifestations
comme Mousson dété, mais aussi parce quil existe une meilleure
circulation des uvres et des auteurs en Europe. Et au-delà. Depuis
peu, larrivée de gens de théâtre moins complexés à
la tête de quelques fortes institutions - Alain Françon au Théâtre
de la Colline, Stanislas Nordey au Théâtre Gérard-Philipe
de Saint-Denis, Éric V¦gner au théâtre de Lorient, Olivier
Py à Orléans, etc. - ouvre en grand les fenêtres sur lécriture
contemporaine, ce creuset de solitaires intempestifs pour reprendre le titre de
Jean-Luc Lagarce qui, avant dêtre celui de sa maison dédition,
avait été celui dun de ses spectacles. Cet auteur fut également
un metteur en scène qui sut réunir autour de lui une troupe dacteurs
et de collaborateurs complices. Qui sut se frayer un parcours original, à
la frange des institutions ou en rusant avec elles, dans une marginalité
subie autant quaimée, et surtout active, fomentant des réseaux
de solidarité dont sa maison dédition fut un bras séculier.
On retrouve un parcours et une inscription semblables, bien que lécriture
soit tout autre, chez Didier-Georges Gabily (disparu lui aussi), auteur à
souffle, cofondateur du groupe Tchang et metteur en scène. Lun et lautre
furent des auteurs-hommes-orchestres du théâtre, des auteurs solitaires
et des hommes de théâtre intempestifs, des auteurs solidaires aussi
et des membres de ce phalanstère informel que lun et lautre surent réunir
et qui ne se résume pas au mot de troupe. On pourrait de même parler
dOlivier Py. Ou citer également dautres exemples probants de cette inscription,
même si le texte reste là souvent dans linfra, ceux de la
Fonderie du Mans autour de François Tanguy, du Théâtre du
Radeau et de leurs proches comme la Volière Dromesko, tous vivant aujourdhui
la belle aventure du «Campement». Des aventures qui ont commencé
loin de Paris et de ses plans de carrière, et ont continué de sinscrire
dans ce beau mot de province. Trois aventures humaines autant que théâtrales
où lexigence (vis-à-vis de soi) passe avant la reconnaissance.
Dans une époque de computers et de virtualité, le théâtre
redevient un lien et un lieu vivant, un moment communautaire. Où les acteurs
paient comptant. Les auteurs y parlent du monde comme il va et font le pont avec
les origines du théâtre: des Sdf aux héros errants de la mythologie
grecque il ny a quun pas. La langue reste un creuset inépuisable.
Limmense et légitime succès que rencontre dans le monde entier
le théâtre de Bernard-Marie Koltès montre, sil le fallait,
que les meilleurs auteurs dramatiques français contemporains (tous, bien
que vivants, ne le sont pas) ont trouvé leur voie et leur voix. Et le public
ne sy est pas trompé. La question du rapport de la vie de lindividu
à lhistoire des hommes reste au centre de cette écriture théâtrale
comme elle la toujours été. Mais, pour sa meilleure part,
elle se cherche - et se trouve - au-delà de lépique ou du
réalisme, dans un éclatement des formes, des langues et des récits,
constituant la pièce maîtresse du futur puzzle de la représentation
théâtrale.