Avec Adrien, Arias, Brook, Chéreau, Garcia, Engel, Jourdheuil, Lassalle,
Lavelli, Planchon, Régy, V¦ncent, V¦tez, jen oublie et non des moindres,
on assiste massivement au triomphe de la mise en scène dans un âge
dor de la représentation. Le metteur en scène devient un roi, parfois
despotique, qui commande à ses sujets - acteurs, auteur, décorateur.
Qui a dautant plus de pouvoir que le système théâtral français,
sans troupe permanente (à lexception de la Comédie-Française)
et avec de nombreux metteurs en scène à la tête des établissements
subventionnés, crée une situation mercenaire de loffre et de la
demande dans laquelle les comédiens sont des ouvriers qui viennent voir
des metteurs en scène-patrons pour une embauche. Enfin ce metteur en scène
«starisé» a évidemment les faveurs des médias.
Si les stars du cinéma sont dabord les acteurs, au théâtre
ce sont les metteurs en scène qui mènent la danse, rythment lépoque.
Jen veux pour preuve les ouvrages qui consignent le théâtre de laprès-Mai-68:
la plupart sont ordonnés autour des metteurs en scène ou leur font
la part belle.
On est loin des années cinquante, où un grand metteur en scène
et découvreur de textes comme Blin seffaçait, et seffaça
jusquà sa mort, il y a quelques années, derrière lauteur
quil servait humblement. On est loin de V¦lar qui récusait, par honnêteté
et modestie, le terme de mise en scène, lui préférant celui
de «régie». Mais il faut nuancer. Durant toutes ces années,
Claude Régy reste un inlassable découvreur de textes, certes souvent
étrangers mais essentiellement contemporains: de, Pinter ou Bond à
Motton, en passant par Slavkine ou Handke, sans oublier - comment le pourrait-on?
Duras et Sarraute. Jacques Lassalle (qui sest essayé à lécriture)
devient pendant quelques années le metteur en scène attitré
de Michel V¦naver et, lors de son passage au Théâtre national de
Strasbourg, créera un comité de lecture (pour pièces nouvelles),
animé par Bernard Dort. Philippe Adrien, au gré de ses pérégrinations,
fera route commune avec des auteurs: Enzo Corman ou Jean-Daniel Magnin. Des auteurs
apparaissent liés à des équipes - dont ils sont souvent les
conseillers, les amis ou les dramaturges - auprès desquelles ils vont chercher
une aile protectrice et productive. Cest le cas dun Michel Deutsch au Théâtre
national de Strasbourg. Puis, plus tard, celui dun Jean-Christophe Bailly auprès
de Georges Lavaudant. Enfin on voit des praticiens du théâtre passer
à lécriture; ce sera le cas du comédien Jean-Paul Wenzel,
du metteur en scène Bruno Bayen, de lacteur-auteur Serge Valletti.
En 1975, le metteur en scène Antoine V¦tez lance une formule qui fera mouche:
«Faire théâtre de tout.» Formule impériale, triomphante,
et qui vient dun homme qui ne méprise pas les auteurs, au contraire. Tout
à coup, la pièce, qui était le moteur même du théâtre,
sa machine énigmatique, nest plus que lun de ses rouages possibles. Lauteur
dramatique na quà bien se tenir, cest-à-dire écrire de
grandes pièces. Sinon, la littérature ici, le canevas là
et le silence ailleurs sauront fournir une pitance au metteur en scène-auteur.
Alors on se souvient dune autre prophétie, celle dArtaud: «Un théâtre
qui soumet la mise en scène et la réalisation, cest-à-dire
tout ce quil y a eu là de spécifiquement théâtral,
au texte, est un théâtre didiots, de fous, dinvertis, de grammairiens,
dépiciers, danti-poètes, de positivistes, cest-à-dire
dOccidental. Le théâtre, art indépendant et autonome, se
doit, pour ressusciter ou simplement pour vivre, de bien marquer ce qui le différencie
davec le texte, davec la parole, davec la littérature et tous les autres
moyens écrits et fixés.»
Pour se détacher de la littérature et du cinéma, où
il a laissé quelques plumes, pour retrouver sa violence originelle, le
théâtre sest affirmé comme spectacle concret et non plus
seulement comme passeur de textes et simple profération de lécriture.
En se redéployant dans toutes ses directions, le théâtre a
quelque peu laissé lécriture sur le carreau.
Le théâtre total dont rêvait Artaud a plus modestement enfanté
le triomphe de la mise en scène. Le texte sest retrouvé de plus
en plus isolé dans un monde où lautonomie revendiquée du
théâtre virait à lautarcie. Le continent du théâtre
est devenu une île, avec tous les réflexes insulaires (comme le protectionnisme)
que cela entraîne.
Cest ce que dit V¦naver: «Au cours des trois dernières décennies,
le théâtre a su rompre ses attaches avec le territoire de la littérature;
ce faisant, conséquence peut-être inattendue, il sest séparé
de lensemble du continent culturel. Il y a eu cassure ou scission, et puis dérive,
et le théâtre sest constitué en île.»
On observe cet isolement dans plusieurs domaines.
Les écrivains se sont détachés du théâtre.
Cest ce que déplorait déjà Jacques Copeau avant guerre:
«Je dis que les écrivains méprisent le théâtre»,
écrivait-il, lui dont Gaston Gallimard fut un ami proche et un collaborateur
précieux au temps du V¦eux-Colombier. Et pourtant, Copeau vivait à
une époque où Cocteau, Claudel et Giraudoux faisaient la navette
entre le théâtre et la littérature. Les exemples sont notoires
pour laprès-guerre: Beckett dabord, mais aussi Duras, Pinget
et Sarraute, qui, comme Beckett, ont commencé à publier dans les
années cinquante. Mais aujourdhui? Une enquête menée
il y a quelques années auprès dune trentaine décrivains
par V¦naver pour le Cnl (Centre national du livre) a montré que ceux-ci
(des romanciers essentiellement) se tiennent loin du théâtre. Ils
sy ennuient, le méconnaissent ou lignorent le plus souvent.
Cest un «autre monde» disent-ils, fermé, quasi hermétique,
et pour certains un cimetière: «Dune certaine manière
le théâtre est mort avec Beckett», dit lun dentre
eux. Cest faux et injuste bien sûr, mais cest le signe flagrant
dune coupure.
Les grandes maisons dédition se détournent du théâtre.
Chez Gallimard, la collection «Manteau dArlequin» na pas survécu
à la mort de son fondateur, le clairvoyant critique et conseiller littéraire
Jacques Lemarchand. Au Seuil, la collection «T» na pas survécu
à Mai-68. À LArche, léditeur de Brecht en France, on ne
publie plus dauteurs français en raison dune guerre de positions qui
oppose cette maison (et bien dautres) à ce quelle nomme la «bastille
de la Sacd», sur des questions de «droits dérivés»
- mais les couteaux semblent désormais rentrés dans leurs fourreaux:
LArche vient de rééditer les premières pièces de
Deutsch et a publié ses derniers textes. Chez Stock, la collection «Théâtre
ouvert», qui a publié soixante-neuf titres en dix ans, a été
elle aussi arrêtée. Faute dauteurs? Peut-être, disent ces
éditeurs, mais dabord faute de rentabilité: le coût de fabrication
des livres est de plus en plus élevé et les volumes de théâtre
se vendent mal, très mal. Restent quelques grands éditeurs qui publient
leurs auteurs maison, comme les Éditions de Minuit (Pinget, Koltès,
etc.), Christian Bourgois (lécole strasbourgeoise [Deutsch], grenobloise
[Bailly], et de vieilles fidélités: Copi, Arrabal).
À côté de ces grandes maisons, il existe de petits éditeurs
spécialisés dans le théâtre, certains jusquau
militantisme. LAvant-Scène, créée en 1949, vingt pièces
par an, le plus souvent maintenant en coédition avec des théâtres,
et un réseau de trois mille abonnés répartis dans le monde
entier. Théâtre Ouvert, où laventure scénique (mises
en voix, mises en espace où lon passe sommairement les textes une première
fois à la poêle) a toujours été doublée dune
obstination éditoriale. Après larrêt de la collection chez
Stock, Théâtre Ouvert diffuse des pièces inédites en
«tapuscrits» auprès des quatre cent cinquante professionnels
susceptibles de favoriser leur destin. Théâtrales, qui publie huit
à dix volumes par an et parraine différentes opérations «écritures
en scène». Papiers, la plus récente de ces maisons déditions
théâtrales, créée en avril 1985, a publié soixante-dix
titres en dix-huit mois à raison de mille trois cents exemplaires chacun.
Et quelques autres comme Les Quatre Vents, CompAct, etc. Il ne faut pas négliger
un certain effet de ghetto quentraînent la précarité et la
marginalisation de ces petites maisons dédition. Et conjointement, par
le nombre de textes mis sur le marché chaque année dans un fourre-tout
boulimique à la fois sympathique et déroutant, les effets de noyade
(trop cest trop) et de nivellement (à la longue, beaucoup de ces textes
se ressemblent) que cela entraîne.
Les médias suivent le mouvement. Les rubriques théâtre
et livre se renvoient la balle, si bien que la publication des livres de théâtre
- les uns sont trop accaparés à chroniquer les essais et les romans,
les autres à suivre au plus près lactualité des spectacles
- passe le plus souvent à la trappe. Quant à la télévision,
elle ignore à peu près tout du théâtre et de ses auteurs.
Les auteurs dramatiques ne sont jamais invités dans les émissions
littéraires et les responsables de programmes ne leur commandent jamais
de pièces. Même chose pour la radio, où il y a bien un certain
nombre de pièces nouvelles enregistrées mais aucune politique de
commande, comme cest le cas en Angleterre.
Lécrivain de théâtre daujourdhui est largement façonné
par les composantes suivantes.
Il est à la fois lenfant et la victime de la révolution qui a donné
le pouvoir au metteur en scène. Il est là dans une situation dassujettissement.
Et, passées au crible de la mise en scène, ses pièces, généralement
fragiles, sont souvent adaptées, malaxées, défigurées.
Lauteur nest plus le dieu sacré. Cest un ouvrier, louvrier spécialisé
du texte.
Il porte sur ses épaules tout le poids de léconomie du théâtre.
Faute dargent, une pièce à décors multiples et au nombre
dacteurs dépassant sept ou huit a très peu de chance dêtre
jouée. Loin dignorer ces contingences, lauteur les intègre plus
ou moins consciemment à son écriture: les lieux y sont peu nombreux,
la traduction scénique est aisée et le nombre dacteurs oscille
entre deux et quatre. Ce sont des pièces vraisemblables à tout point
de vue. Et, troisième composante, qui accentue le phénomène
des deux premières: en France (plusieurs enquêtes lont montré),
les auteurs dramatiques sont majoritairement issus du milieu théâtral
(dramaturges, assistants metteurs en scène, comédiens, etc.). Les
copains, les camarades ont remplacé les poètes.
Doù un effet de petitesse, de frilosité, accentué par un
repli sur soi des auteurs sur le terrain de la fiction, qui sen tiennent le plus
souvent au tête-à-tête intime ou au carré familial (de
toniques exceptions contredisent évidemment cette trop hâtive généralisation).
Il y a là un danger contre lequel, dès les années quarante,
Dullin mettait en garde: «Avant tout, il faut traiter de grands sujets modernes.
[...] L habitude de viser au petit, au mièvre, finit par engendrer le
lilliputien.»
Aujourdhui les auteurs portent trop le poids du théâtre sur leur
dos pour ne pas en voir leur plume affectée. Le boulevard écrit
des uvres sur mesure pour une star, une seule, et par là même
perd toute chance décrire avec un souffle qui, chez un Édouard
Bourdet, tient étonnamment la distance. Dautres auteurs, qui prétendent
à un théâtre moins frivole ou moins traditionnel, confinent
leur écriture dans de menus problèmes et des distributions modestes,
exprimant sous forme dialoguée de pâles pages de journal intime...
Ils manquent dampleur, de folie, cest là leur drame.
Alors on peut, avec V¦naver, se poser la question: «Subsiste-t-il dans ce
paysage un résidu de population décrivains de théâtre
produisant des textes pourvus dune existence autonome?» Et V¦naver de répondre:
«Le problème est que, sil en existe, ils ne sont pas, dans les conditions
actuelles, repérables.» Et ce pour deux raisons à ses yeux:
la critique, comme nous lavons dit trop absorbée par le suivi de lactualité
des spectacles, et le metteur en scène, qui se sert de la pièce
plus quil ne la sert, et à travers elle poursuit son «uvre».
Ce qui conduit V¦naver, par une réaction prévisible mais quelque
peu corporatiste, à redonner tous les pouvoirs au texte: afin de se faire
connaître, un texte nouveau aurait besoin dêtre produit dune façon
sommaire avec plus dimmédiateté quil nest possible à un
metteur en scène de le faire aujourdhui. Ce texte aurait besoin, en un
mot, dêtre produit sans mise en scène. Jouvet, ce grand ami des
textes, lui avait répondu par avance: «Un texte est dabord une respiration.
Lart du comédien est de pouvoir ségaler au poète par un
simulacre respiratoire qui, par instants, sidentifie au souffle créateur.»
Mis en scène par Lassalle, V¦naver en sait quelque chose, tout comme Vauthier
par Maréchal ou lacteur André Marcon, joliment tatoué par
la langue de Valère Novarina.
Certes, les mises en scène passent, les textes restent. Mais il nen est
pas moins vrai que dans la création dun spectacle on ne fait pas toujours
la part des choses - aujourdhui plus que naguère - entre ce qui revient
au texte nouveau et ce quil faut attribuer à la mise en scène,
aux comédiens, etc. Le public a appris à considérer le théâtre
comme un tout. Il ne vient pas écouter une pièce, il vient voir
un spectacle. Cest lhistoire dun soir dont la pièce sera plus le résidu,
la retombée, le souvenir, que cette partition de mots qui a présidé
à sa naissance.
Il nempêche. À travers le marais de la représentation et
le marigot des plumitifs moyens, un certain nombre dauteurs ont su sorienter
et naviguer à bon port. Avec obstination et talent. Sans pousser le bouchon
jusquau palmarès, on peut toutefois dresser un inventaire, ni exhaustif
ni totalement sélectif. En observant simplement que les clivages, les catégories
qui façonnent lhistoire du théâtre sont repérables
dans la chronique de ces vingt dernières années:
Les couples metteur en scène/auteur ne sont pas en mal de chroniques
amoureuses: V¦ncent avec Deutsch ou Chartreux, Lassalle avec V¦naver, V¦tez avec
Pommeret, Kalisky ou Guyotat, Régy avec Sarraute ou Duras, Chéreau
avec Koltès, Lavaudant avec Bailly, Gironès avec Magnan, Maréchal
avec Vauthier ou Guilloux, Mnouchkine avec Cixous, Cantarella avec Minyana.
Les auteurs-metteurs en scène qui savent jouer au chat et à
la souris: Planchon, Lassalle, Benedetto, Wenzel, Deutsch, Valetti, Bayen, Lavaudant,
Tilly ou, plus récemment, Gabily. Les écrivains qui font
aussi du théâtre nont plus vingt ans, ils écrivent parfois
du théâtre depuis longtemps, et cest toujours passionnant: Duras,
Sarraute, Pinget, Guyotat, Rezvani. Les poètes du verbe maintiennent
le flambeau dun art déclamatoire allant de la rétention jusquau
lyrisme: Vauthier, Arrabal, Audureau, Tardieu, Billetdoux, Calaferte, Dubillard.
Les inclassables, enfin, aussi prolixes que pertinents: Copi, V¦naver,
Novarina.
Observons enfin les premiers signes dun renouveau.
On ne compte plus aujourdhui le nombre de spectacles «littéraires»
adaptés de romans, le plus souvent avec des succès assurés
comme Mademoiselle Else, de Schnitzler, ou La Lettre au père,
de Kafka. Quand V¦tez, avec Catherine (une traversée des Cloches
de Bâle dAragon), lança le mouvement, on a pu y déceler,
nous lavons observé, une attitude apparente de défiance vis-à-vis
des auteurs. Plus profondément et rétrospectivement, cela apparaît
aujourdhui comme lun des premiers balbutiements dun retour au respect du texte
et à la dignité des auteurs.
Autres signes, la multiplication des commandes passées à des auteurs
par des troupes, des metteurs en scène, des institutions comme le festival
dAvignon; les bourses que le Théâtre de Chaillot durant deux saisons
proposa à des écrivains pour quils écrivent leur première
pièce; la programmation du Théâtre de la Colline, entièrement
vouée au répertoire contemporain; la multiplication des «semaines»
consacrées à des auteurs contemporains (Dijon, Poitiers); le succès
en France des grands voisins étrangers que sont les dramaturges allemands
(de lEst) Heiner Müller et lAutrichien Thomas Bernhard; la transformation
de la chartreuse de V¦lleneuve-lès-Avignon en Centre décritures
contemporaines; la revue Prospéro, que des auteurs dramatiques
viennent de prendre en main; les rencontres avec les auteurs qui se multiplient,
du nouveau Centre national du théâtre, rue de Braque, au Centre national
du livre, rue de Verneuil, en passant par la «revue parlée» de
Beaubourg.
Autre signe, déterminant, la reprise de conscience des metteurs en scène,
même si certains, et non des moindres, navaient jamais tout à fait
perdu la tête. «Lorsquon commence à faire de la mise en scène,
dit Patrice Chéreau, on écrase toujours un peu le texte... Après
vingt ans, comme cest mon cas, ce qui est intéressant, cest le texte
lui-même.» Chéreau nest pas le seul à penser et à
vivre cette mutation, ou plutôt cette maturation. V¦tez parlait de la mise
en scène comme dun art de la traduction. De même quil faut toujours
retraduire les textes du passé, disait-il, il faut traduire les textes
du présent, qui, comme leurs aînés, «sont des énigmes
auxquelles nous devons perpétuellement répondre». La mise en
scène sest remise à lécoute du texte. Lequel, dit Lassalle,
«traverse le corps» des acteurs «et provoque une sorte de saisissement
par la seule force de sa profération». Le texte et son messager -
lacteur - redeviennent les pivots de lacte théâtral. Le metteur
en scène nest plus démiurge mais il reste le patron à la
manière dun chef dorchestre.
Autre signe encore de ce renouveau: la prise de conscience des acteurs. Dune
part on assiste au retour au théâtre des stars du cinéma (Gérard
Depardieu, Jeanne Moreau, Michel Piccoli, etc.) qui, dune certaine façon,
favorise ce rééquilibrage des éléments de la représentation.
De lautre, il y a la création des Apa (Acteurs producteurs associés),
qui, regroupant quarante des meilleurs comédiens de France, visent à
produire des spectacles en commandant des textes ou en les choisissant, en les
montant eux-mêmes ou en faisant appel à un metteur en scène
de leur choix qui alors les dirigera, à sa juste place. Ou encore la nébuleuse
dacteurs qui entoure certains auteurs (parfois metteurs en scène), tels
Didier-Georges Gabily, Roland F¦chet, Philipe Myniana, Catherine Anne, Pascal
Rambert ou Olivier Py.
Enfin ces derniers noms cités font partie dune nouvelle génération
dauteurs, de metteurs en scène et dacteurs qui ne connaissent pas les
clivages de leurs aînés. Un metteur en scène comme Stanislas
Nordey, qui monte Pasolini, Karge ou Guibert, se veut avant tout à lécoute
des textes (le plus souvent daujourdhui) et entend les propager.
Notons pour finir que lÉtat (dabord sous limpulsion de Robert Abirached,
son directeur du Théâtre entre 1981 et 1988) et la Société
des auteurs (rajeunie) ont favorisé ce mouvement en laccompagnant de mesures
diverses qui prennent des allures de précieux coups de pouce.
Des bourses décriture ont été accordées par
le ministère de la Culture pour permettre à des compagnies, à
des théâtres, de passer commande (170 entre 1982 et 1987). Une
aide à la création est accordée par une commission pour
favoriser la création de textes contemporains.
Un quota impose aux centres dramatiques nationaux (Cdn) de programmer
des pièces contemporaines (même si lon observe de nombreux détournements,
par le biais de ladaptation notamment).Le Théâtre Ouvert est depuis
1988 « Cdn», et un théâtre international de langue française
(dirigé par Garran), créé il y a quelques années,
vise dabord à la création de textes contemporains francophones.
Le Centre national du Livre (Cnl) a créé une commission Théâtre
en 1982, qui accorde des bourses aux auteurs et des aides à lédition
de leurs pièces.
La Société des auteurs et compositeurs dramatiques (Sacd) a créé
une fondation Beaumarchais en 1987 (alimentée par une somme provenant dun
prélèvement sur la rémunération obligatoire versée
par les fabricants et importateurs de cassettes vierges audiovisuelles), qui accorde
des bourses à des auteurs. De plus, un fonds de soutien à la création
a été mis en place en accord avec le Syndicat des patrons dentreprises
culturelles (Syndeac) en prélevant des sommes sur les recettes provenant
de spectacles du répertoire - autrement dit, les auteurs morts et consacrés
aident post mortem les jeunes auteurs daujourdhui.
Ajoutons que le nouveau directeur du Théâtre et des Spectacles au
ministère de la Culture, en ce début 1994, entend promouvoir une
«filière texte».
On peut conclure que tout ce foisonnement annonce, quand il ne lamorce pas ici
et là, un «retour» au texte, terme mal choisi car le texte dramatique,
tel un chat philosophe, ne sest jamais tenu très éloigné
de la maison mère.
Quels seront les Heiner Müller, les Thomas Bernhard de notre pays? Des auteurs
qui, comme ces derniers, brasseront le champ du théâtre loin de tout
mimétisme de sa tradition et de son économie présente. Ni
auteurs à lancienne ni auteurs au rabais. Des noms déjà
viennent aux lèvres... On peut même imaginer, au-delà de lhistoire
dune époque (éclatement de lEst, sida, Sdf, guerre du Golfe, purification
ethnique, exclusions...) et des exigences biographiques de chacun, que lémergence
dun théâtre-récit, le voisinage du cinéma qui accule
le théâtre à écrire sa différence, la gloire
dun théâtre de limage et le nouveau triomphe de lacteur induiront
une nouvelle écriture, la balbutient déjà.
Plus encore, homme du premier mot, le poète dramatique est peut-être
aussi celui qui boucle toutes les boucles. «Le véritable poète
dramatique, cest celui qui porte un théâtre en soi, qui ne sait
pas du tout comment on va le représenter, ou bien simagine un mode de
représentation que personne nest en mesure de lui donner, et qui écrit
pour ça, et alors débrouillez-vous avec ça. Et cette chose
lancée dans lhistoire est progressivement assimilée, décortiquée,
et quelquun trouve, et en trouvant se transforme et transforme le théâtre.
Mais cest toujours lauteur qui est à lorigine des transformations du
théâtre, jen suis certain», observait V¦tez, qui jamais ne
cessa dinterroger quelques sphinx de lécriture contemporaine.
Quoi quil en soit et quoi quil advienne, lauteur aura toujours fort à
faire avec la société impitoyable et mercantile du théâtre.
Dans ses Souvenirs dun auteur dramatique, le dramaturge Henri Becque
raconte comment, à la fin du siècle dernier, il a promené
sa pièce Les Corbeaux pendant cinq ans, de théâtre
en théâtre et, après avoir frappé en vain à
neuf portes, au bord du renoncement, a finalement été élu,
compris et joué. Aujourdhui cette pièce est entrée au répertoire
de la Comédie-Française et Jean-Pierre V¦ncent en a donné
une mise en scène de toute beauté. Tous les espoirs sont donc permis.