Comment les grandes aventures de ces années-là traversent-elles
lécriture de leur temps? Observons V¦lar. À Chaillot, outre le
répertoire, il sattache aux nombreuses pièces abandonnées
aux bibliothèques: Calderon, Carlo Goldoni, Georg Büchner. Travail
salutaire. Mais le répertoire contemporain? La vaste scène de Chaillot
ne sy prête guère. V¦lar se replie sur le Théâtre Récamier:
Le Crapaud-Buffle, de Gatti, Les Bâtisseurs dempire, de
V¦an, La Dernière Bande, de Beckett, par Blin. Le public ne suit
pas et lexpérience de Récamier ne dure que deux saisons.
Au milieu des années soixante la décentralisation est en place.
Cela pourrait favoriser un recentrement sur lécriture contemporaine. Il
nen est rien. Dune part, certains metteurs en scène fabriquent leur uvre
ou la commencent, comme Patrice Chéreau, dautre part, on réévalue
le répertoire en rattrapant le temps perdu. Enfin le public, dans une programmation
à la carte que lui offrent les abonnements ou les magazines, choisit déjà
plus spontanément un classique qui lui dit quelque chose quun nouvel auteur
dont il ne sait forcément rien. Un phénomène qui na fait
que samplifier au fil des années, relayé par le souci gestionnaire
des entreprises théâtrales, aux budgets de plus en plus serrés.
Et puis très vite, dans ces années soixante, arrive le bouleversement
des aventures collectives: du Living Theatre à Jerzy Grotowski, le groupe
ou le corps de lacteur priment sur le texte. Le théâtre devient
un rite. On va voir un spectacle plus quune pièce, signé Giorgio
Strehler ou Garcia. Même si les aînés, Roger Blin et Jean-Louis
Barrault, continuent, eux, leur travail sur les auteurs, le pli est pris. Dont
les premiers frémissements remontent peut-être aux effets produits
par la tournée du Berliner en 1954 (la première en Europe occidentale).
Planchon: «La leçon de Brecht, cest davoir déclaré:
Une représentation, cest à la fois une écriture dramatique
et une écriture scénique. Mais cette écriture scénique
- et il a été le premier à le dire et cela me paraît
important - a une responsabilité égale à celle de lécriture
dramatique.» Le règne du metteur en scène saffirme.
Ce qui nempêche pas Planchon de créer Adamov et V¦naver, daborder
Ionesco et de passer lui-même à lécriture. Comme quoi rien
dans le monde du théâtre ne saurait entrer dans des catégories
étroites et étanches.
Dès lors, un auteur comme Armand Gatti apparaît comme un franc-tireur,
une exception qui confirme la règle. Chez Planchon il monte La Vie
imaginaire de léboueur Auguste G. (1962), au Tnp Chant public
pour deux chaises électriques (1966); et en 1968 La Passion du
général Franco au même Tnp est interdit. Gatti se détourne
du théâtre. Il y reviendra plus tard, dans des aventures mêlant
lexpérience sociale à son écriture qui ne se sépare
plus de sa mise en scène.
Les événements de 1968 ne feront que radicaliser cette tourmente
dans laquelle lauteur se trouve pris. Les Journées de V¦lleurbanne en
juin 1968 réunissent avant tout des praticiens du plateau et sont animées
par les metteurs en scène. Cest le Living qui fait scandale en Avignon
et, aux antipodes de toute notion dauteur, propage celle de création collective.
Laquelle, brièvement, triomphe. Sans faire ombrage au metteur en scène
roi. Mais, dans tous ces cas de figure, les auteurs jouent les seconds rôles
- et parfois les figurants.
Dans la foulée de 1968, les trois grands événements qui marquent
le théâtre ne sont pas liés à lémergence ou
au triomphe dun auteur dramatique. F¦n 1970, cest 1789 par le Théâtre
du Soleil, une fête plus théâtrale que politique, une façon
de se souvenir de Mai-68 comme dun refrain via la Révolution française.
Puis cest 1793, LÂge dor, et lessoufflement,
les crises. Aujourdhui
Ariane Mnouchkine travaille avec un auteur: son amie Hélène Cixous.
En 1970 encore, Jérôme Savary crée le Grand Magic Circus:
Zartan, De Moïse à Mao, Good Bye Mister Freud, etc. Cest
le bal popu revisité par le burlesque américain et joué par
léternelle troupe des comédiens ambulants.
En 1971, Robert Wilson monte, sans un mot, Le Regard du sourd. Spectacle
qui exercera une influence profonde sur tout le théâtre contemporain,
comme un peu plus tard La Classe morte, de Tadeusz Kantor, spectacle lui
aussi de peu de mots. Wilson réalise ni plus ni moins la vieille prophétie
de Craig...
Lauteur nest pas mort mais il est ébranlé. Il subit une crise
didentité. Lémergence de nouvelles écritures est peut-être
à ce prix. Pour lheure, en ce début des années soixante-dix,
lauteur est en pleine mutation.
Les auteurs comme Jean Vauthier, Jean Andureau, René Kalisky, Michel V¦naver,
continuent un travail solitaire, le plus souvent loin des théâtres,
de leurs vicissitudes et de leurs équipes.
Après la surchauffe utopique de Mai-68, le théâtre compte
ses forces et se retire dans ses appartements pour faire le point. Lépique
rentre au vestiaire ou prend une retraite anticipée. Lintime et le domestique
reviennent en force, bardés de social, et se vautrent en pleine scène
dans des chambres à coucher, des cuisines. Les petites gens - qui nont
pas la parole - se mettent à table. Faute de sasseoir dans la salle, louvrier
saucissonne sur le plateau. Cest ce quon appellera grossièrement le «théâtre
du quotidien», formule sèche qui fera fureur quelques saisons mais
convient mal à une poignée dauteurs qui ont plus dun tour dans
leur sac.
Quoi quil en soit, le public, les institutions et la presse se soucient dabord
de mise en scène.