Au Théâtre des Noctambules, Nicolas Bataille monte La Cantatrice
chauve, dEugène Ionesco, Jean-Marie Serreau La Grande et Petite
Manuvre, dArthur Adamov, avec Roger Blin, Jean V¦lar LInvasion
du même Adamov. Et le 3 janvier 1953, au Théâtre de Babylone,
cest la création de En attendant Godot, de Samuel Beckett, par
Blin chez Jean-Marie Serreau, qui espère ainsi fermer son théâtre
ruiné en beauté. Il ne croyait pas si bien dire.
Ce choc des années cinquante, cest un choc dauteurs servis par des metteurs
en scène considérés comme des serviteurs à laffût
de nouveaux textes. Bientôt ce sera linverse. Même si les rôles
joués par Blin pour Beckett et Genet, par Serreau pour Genet, Ionesco et
Yacine, Jean-Louis Barrault pour un peu tout le monde et par Roger Planchon pour
Adamov ont été déterminants dans la propagation duvres
aussi fortes que Fin de partie, Oh! les beaux jours, La Dernière Bande,
Les Paravents, Les Nègres, Les Chaises, Amédée ou Comment
sen débarrasser, Paolo Paoli, Le Professeur Taranne.
Ces auteurs sont aujourdhui des «classiques contemporains». Alors que
le critique du Figaro de lépoque les considérait globalement
comme des imbéciles obscurs et ennuyeux. Rien détonnant. Cest
que ces auteurs, chacun à sa manière - entre la minceur dun Beckett
et les brouillons dun Adamov il y a un monde -, font éclater la dramaturgie
traditionnelle à laquelle les premiers maîtres de laprès-guerre
étaient largement redevables. Anouilh, qui ne manquait ni de jugeote, ni
de métier, ni de vocabulaire, fut lun des farouches partisans de Godot
et des Chaises dans les colonnes du Figaro, où il avait
ses entrées. Ce théâtre est aujourdhui connu, étudié,
joué, célébré. Beckett a obtenu le prix Nobel de littérature,
Ionesco est entré à lAcadémie, tous deux sont joués
à la Comédie-Française.
Notons simplement cinq ou six points quil est bon davoir en mémoire pour
ce qui va suivre.
Quest-ce qui produit et détermine cette révolution dramaturgique
des années cinquante? Une crise généralisée de
la langue théâtrale. Du langage automatique à lellipse,
tout y passe. La sacro-sainte réplique qui faisait mouche, le dialogue
du tac au tac qui connut ses virtuoses, de Beaumarchais à Sacha Guitry,
sont renvoyés en coulisses. Par la dérision chez Ionesco, le dénuement
chez Beckett ou le flamboiement chez Genet. Cette crise en entraîne
une autre: celle de la communication. Qui parle à qui? «Personne
nentend personne», répond Adamov. Dès lors le dialogue est
un jeu de dérapages. Mais cest au cur du langage que cette
écriture puise ses forces. Dans la débauche, la luxuriance ou la
raréfaction, le mot est une matière.
Le personnage sétiole, son moi se divise, flotte. Il devient sans
âge déterminé, une figure plus quune biographie. Un réalisme
proprement théâtral court de lune à lautre de ces pièces
où le fantastique peut faire son entrée.
Ces écrivains engendreront des enfants ou des cousinages plus ou moins
fidèles, plus ou moins reconnaissants ou irrévérencieux.
Obaldia, Tardieu, V¦an ou Weingartein font des signes au théâtre
de Ionesco. On peut lire Kalisky à la lumière dAdamov et Dubillard
entre Labiche et Ionesco. Seule la démarche radicale dun Beckett exclut
toute descendance, sinon celle de pâles imitateurs.