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Sport & Littérature / L'athlétisme
 

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Idole de Marcel Aymé, Jules Ladoumègue, dont la foulée de 2m25 enchanta, après sa disqualification pour professionnalisme, les spectateurs du Casino de Paris, puis de Medrano, fut d'abord l'idole des cendrées, et même la locomotive du sport français après ses six records du monde en un an. Sacrifié en 1932 sur l'hôtel d'un amateurisme aveugle, il n'en sera que plus populaire.

L'excitation avant, les jambes impatientes, le vestiaire humide et sombre, les sombres couloirs de ciment gris que l'on suivait en marchant sur les talons pour ne pas abîmer les pointes, l'escalier aux marches de ciment aussi que l'on gravissait en canard et qui, là- haut, semblait déboucher sur le ciel, les nuages, et dans l'ouverture duquel apparaissaient peu à peu les gradins, les réclames, l'arène où attendaient les clameurs de gloire ou de défaite.

Claude Simon

1883 - Course à pied au bois de Boulogne

L'influence du monde hippique est très perceptible dans les débuts de la course à pied. Les coureurs portent toques et casaques, ils s'affublent de pseudonymes, parfois même, jockey et monture à la fois, ils se fustigent...

Je m'étais spécialisé dans le 100 mètres. C'est une course pour idiots, c'est pourquoi j'y réussissais. Au "Préparez-vous" on se gonfle d'air la cage thoracique, et on la bloque; au "Partez" on pousse comme un sourd: c'est tout. Une bonne commande cérébrale, mais je l'avais. Et une goutte d'astuce pour le départ: on se lançait en prenant appui sur la pointe des pieds dans des trous qu'on avait creusés soi-même; il fallait savoir creuser ses trous. (Aujourd'hui cette méthode a été remplacée par une mécanique: les Américains ont séché la seule goutte d'intelligence qu'il y avait dans cette course.) L'instantanéité du départ du 100 mètres est l'effet d'une décision mais non d'une option...

Montherlant

Le coureur.
Le bras tendu, l'oeil fixe et le torse en avant,
Une sueur d'airain à son front perle et coule;
On dirait que l'athlète a jailli hors du moule,
Tandis que le sculpteur le fondait, tout vivant.

José-Maria de Heredia

1913 - Jean Bouin

Recordman du monde du 5 000 m, de l'heure, et de la demi-heure, triple vainqueur du Cross des Nations, le Marseillais fut une des figures du sport français de la belle époque. Tombé dès les débuts d'une guerre pour laquelle il s'est porté volontaire, Bouin appartient tellement bien à la légende que des dizaines de stade portent encore son nom.

Tout de blanc vêtu, Jean Bouin apparaissait enfin. Sa personne jetait dans la grisaille de l'air où s'agitaient tant de gens en pardessus sombres, un éclat froid de lame. Il était de taille moyenne, plutôt petit, mais si parfaitement proportionné que dès qu'il fut seul sur la piste de cendrée où il éprouvait ses jambes par quelques déboulés faits à moitié sur place, il sembla grand ou, plus exactement, nul ne se soucia plus de sa taille. Depuis les fuseaux ombrés et forts des jambes et des cuisses, jusqu'au torse adulte élevant les épaules et les bras : arc plus ou moins tendu de la carrure mâle, rien dans ce corps spacieux n'était rude ni sec. Bientôt il fut en place, perché comme un plongeur sur la ligne de départ. Et, tandis que derrière les barrières, on s'arrêtait de battre la semelle, il partit au coup de pistolet, entamant sur l'infini de la piste vide, sur le vibrant serpent qui se mord la queue, sa ronde de dix-huit cents secondes calculées au cinquième par trois chronométreurs.

Jean Bernier

Un martyr. La vie du coureur à pied est un tissu d'énergie et de sacrifices. Il lui faut encourir le large mépris des gens sensés - et obèses - qui objectent avec simplicité qu'il est ridicule de s'exercer à la course puisque dans les cas pressés on peut toujours, pour trois sous, prendre le tramway. Il sait que, si la nature et la chance s'unissent pour le favoriser, il arrivera peut-être à faire une maigre collection de zinc d'art et de médailles d'un métal douteux; que, quels que soient son mérite et ses efforts, il ne viendra jamais que quelques centaines de spectateurs pour le voir vaincre ou tomber; et qu'il est encore plus probable que même cette maigre gloire restera toujours hors de sa portée, et qu'il demeurera perdu dans la foule de ceux qui, obstinément, tels les chevaux de bois de Verlaine, "tournent sans espoir de foin". En vérité, je vous le dis, le coureur à pied est, en son genre, un martyr.

Louis Hémon1

1 Louis Hémon, Le Vélo , 21 mars 1904. Auteur de Maria Chapdelaine, le roman qui allait assurer sa célébrité posthume.