Bien qu'implanté le premier, le football-rugby, soutenu par le pouvoir sportif, les élites et les instituteurs fut bientôt concurrencé, puis débordé par le football-association. Encouragé par les ecclésiastiques des patronages, il est moinsviolent, moins exigeant en effectif (11 contre 15), et il séduit la bourgeoisie.
Une partie de football
. Le ballon est placé au centre du terrain. Un coup de sifflet, un joueur donne un coup de pied. Le match est commencé... Le ballon vole, rebondit. Un joueur le suit et le poursuit, le pousse du pied, se le fait voler par un adversaire qui à son tour le conduit vers les buts... Quand l'occasion est bonne, il fonce et d'un grand coup de pied lance le ballon dans les buts. Alerté, le gardien se jette sur le ballon, l'attrape et le renvoie vers un de ses équipiers. L'attaque reprend... Avec une habileté et une rapidité qui ressemblent à de l'acrobatie, avec une force qui dégénère en brutalité et qui se mêle à la ruse, les équipes des deux camps feintent, trompent et finissent par faire entrer le ballon entre les poteaux. L'arbitre siffle. Le résultat déchaîne l'enthousiasme des joueurs et des partisans.
Philippe Soupault
Années 1920 - La finale de la Coupe de France,
c'est dès 1918 la fête du football, et responsables politiques et même présidents de la République se font un devoir d'y assister.
Où en étais-je ? Oui, le rua. Je voulais bien y entrer, l'essentiel pour moi étant de jouer. Je piétinais d'impatience du dimanche au jeudi, jour d'entraînement, et du jeudi au dimanche, jour de match. Alors va pour les universitaires. Et me voilà gardien de but de l'équipe junior. Oui, cela paraissait tout simple. Mais je ne savais pas que je venais de contracter une liaison qui allait durer des années, à travers tous les stades du département, et qui n'en finirait plus. Je ne savais pas que vingt ans après, dans les rues de Paris ou même à Buenos Aires (oui, ça m'est arrivé) le mot Rua prononcé par un ami de rencontre me ferait encore battre le coeur, le plus bêtement du monde. Et puisque j'en suis aux confidences, je puis bien avouer qu'à Paris je suis les matches du Racing, dont j'ai fait mon favori, uniquement parce qu'il porte le même maillot que le Rua. Il joue "scientifique", comme on dit, et scientifiquement il perd les matches qu'il devait gagner. Il paraît que ça va changer (d'après Lefèvre), au Rua du moins. Il faut en effet que ça change, mais pas trop. Après tout c'est pour cela que j'ai aimé mon équipe, pour la joie des victoires si merveilleuse lorsqu'elle s'allie à la fatigue qui suit l'effort, mais aussi pour cette stupide envie de pleurer les soirs de défaite.
Albert Camus
XVIIIe siècle - Gravure de La France Pittoresque
Pratiqué dans l'antiquité en Grèce, puis à Rome, le jeu de ballon ressurgit en Italie sous forme de
Calcio, en Amérique ce sont des Indiens qui le pratiquaient. Curiosité, ils sont déjà 11.
On objectera que le football, par exemple, échappe à ces ébats sanguinaires. Voire. Jadis, le jeu de balle chez les Mayas - lointain ancêtre du football mâtiné de handball - s'apparentait aux sacrifices humains. On se voile la face ? Pourquoi ? Pour les Mayas, le sacrifice n'était pas cruel mais, bien au contraire, gentil. De pauvres mortels, on devenait petit oiseau et on flirtait avec le soleil. Mais revenons au XX
e siècle et au ballon rond. A mi-chemin de la stratégie militaire, du ballet et de la tragédie, le football semble, en effet, le sport le plus civilisé qui soit. Et pourtant c'est l'accident que l'on attend, que l'on espère. On se rappelle évidemment France-Allemagne, en demi-finale de la Coupe du monde, l'année dernière. C'était plaisant mais ça ronronnait un peu, on sommeillait presque quand l'horrible Schumacher a étendu pour le compte notre cher Battiston. Horreur, indignation, oui, mais passion. Ça y est, nos bas instincts étaient libérés, on allait enfin s'amuser. Merci, l'horrible Schumacher...
Jean-François Josselin
1942 - Ballons pour l'Allemagne
Pour soutenir le moral des soldats prisonniers en Allemagne, des associations de soutien expédieront régulièrement dans les camps des ballons, shorts et chaussures...
Françoise Giroud a souvent pris fait et cause pour le football. Dans
le Nouvel Observateur
, elle explique les raisons de cet engouement.
Tout a commencé, pour moi, avec les Hollandais. C'était en juillet 1974. La Coupe du Monde se jouait en Allemagne fédérale et, pour nous, sur le petit écran, à des heures saugrenues.
Jusque-là, le spectacle du football consistait, me semble-t-il, à voir vingt-deux messieurs en culotte courte taper dans un ballon lorsqu'il passait à leur portée. De temps en temps, l'un d'eux tombait, se roulait par terre de douleur, à le croire tous os brisés, et se relevait trente secondes après pour courir comme un lapin.
Parfois, rarement, le ballon pénétrait dans un filet et ils s'embrassaient.
L'état d'excitation dans lequel cet exercice plongeait l'espèce masculine me laissait vaguement condescendante. Pour quelque raison mystérieuse, les femmes ont rarement le goût des activités ludiques ou, pour parler comme tout le monde, le goût des jeux.
Par politesse, je dis: "Je regarderai quand les Français joueront..."
Ils ne jouaient pas. Eliminés.
Par sottise, je dis: "Alors, ça ne m'intéresse pas..."
On me fit honte.
Par lâcheté, je feignis de participer.
Alors parurent les Hollandais, et parmi eux Cruyff. Onze garçons ailés.
Comme toutes les équipes souveraines, ils paraissaient plus nombreux que leurs adversaires. Il y avait toujours un Hollandais exactement placé pour cueillir le ballon qu'un autre lui passait, de sorte que tous semblaient reliés par des fils invisibles commandés par un seul cerveau. Cruyff le magnifique, maître en vif-argent de ce ballet rigoureusement calculé où s'intégraient parfois des figures libres.
C'était superbe, comme toutes les démonstrations où se conjugue la maîtrise du corps et de l'esprit. C'était clair et même lumineux.
De match en match, stratégie, tactique, exécution, style, rôle des attaquants, des défenseurs, du distributeur de jeu apparaissaient comme sous un révélateur.
Le plaisir du spectateur, pour être complet, doit s'accompagner d'un coup de coeur, d'une identification à l'une ou l'autre des équipes en présence. Dès leur deuxième match, les Hollandais étaient devenus " mes " Hollandais.
Cette année-là, j'ai perdu la Coupe du Monde. Mais en finale, s'il vous plaît ! Tout de même, ce fut dur.
Cette année... Il vaut mieux n'en pas parler. D'ailleurs, avec un penalty en travers de la gorge...
Simplement, quand cinq cents millions d'hommes de par le monde restent vissés devant une télévision aux heures les plus incommodes, comme ensorcelés, c'est peut-être qu'ils ont besoin de rêver... De rêver qu'ils sont, par Platini ou Bettega interposés, les plus grands, les plus forts, les meilleurs...
Pas de quoi se vanter ? On dit ça...
Françoise Giroud