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Sport & Littérature / Le rugby
 

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Eparpillés sur un gazon divisé par des raies blanches, une trentaine d'hommes jouent au ballon. Autant qu'il est possible de juger à la distance où je me trouve, ce sont des hommes jeunes. Ils ont le crâne protégé par un casque à bourrelets, et de même les tibias par des jambières à la romaine. Collées sur leurs maillots, de larges étiquettes portant un numéro d'ordre.
Ce n'est pas un jeu radieux, allègre, aérien; mais quelque chose de sombre, de farouche et de contenu.
Une trentaine d'hommes, à peu près, sur la pelouse, en deux camps. Ils s'immobilisent d'abord, assez longtemps, dans des postures étranges. Ils semblent s'épier du regard, tels des fauves à l'affût. Puis le ballon s'envole. Alors une mêlée très courte, confuse, d'une indicible brutalité. Oh ! rien d'une danse harmonieuse, rien de la statuaire grecque. Nulle élégance, nulle fantaisie et, surtout, nulle beauté sinon celle, repoussante, qui se peut découvrir dans une scène de sauvagerie. Et, tout de suite, un coup de sifflet : la meute s'immobilise, se contracte de nouveau, se reprend à guetter sa proie, avant la nouvelle rixe.

Georges Duhamel

Un ballon ovale de cuir gras pénétra comme un petit dieu obèse et fuyant, un dieu qui devait s'imposer à ses disciples éblouis. Ils étaient jeunes et leur imagination explorait des domaines nouveaux qui n'étaient plus ceux de la gymnastique, mais ceux d'un jeu presque sacré qui prenait une telle importance dans leur existence qu'il devenait nécessaire de le comparer à une science dont il fallait acquérir par l'étude et la discipline les premiers principes.

Mac Orlan

1908 - Sbuc, le champion pose

Le Stade bordelais université club sera le premier club provincial à briser l'hégémonie parisienne en 1899. Le champion du Sud-Ouest sera ensuite invincible de 1905 à 1909. Avec ses cyclistes, ses lutteurs, Bordeaux était alors une des vraies capitales du sport français.

L'équipe de rugby prévoit, sur quinze joueurs, huit joueurs forts et actifs, deux légers et rusés, quatre grands et rapides et un dernier, modèle de flegme et de sang-froid. C'est la proportion idéale entre les hommes.

Jean Giraudoux

On entend souvent dire que le rugby n'est pas un sport comme les autres. Sa rudesse exceptionnelle, la complexité de ses règles, la fascination qu'il exerce sur ceux qui tiennent, ou croient tenir, la clé de son mystère, lui donnent en effet un visage à la fois redoutable et secret.

Kléber Haedens

Je suis d'Agen par le quinze d'Agen, non pas comme par ma paroisse, mon clocher, ma commune, qui, eux, ont disparu avec la politique vaine, mais comme un indien pouvait être renard, ou serpent, ou bison. C'est mon totem, c'est moi et mon appartenance, mon groupe et moi ensemble, notre religion, notre histoire et nos dieux. Les ethnologues feraient bien d'aller y voir de près, ainsi que les historiens des religions les plus anciennes. Les traces des archaïsmes les plus enfouis sont là, devant nous et en nous, formidablement vivantes. Si puissantes qu'elles attirent les grands parasites : fascismes et capitaux. (...)
Ecoutez donc la marée humaine hurler. Voici l'écho ou la reprise du plus enfoui des archaïsmes. Cette cérémonie est religieuse, j'entends par religion des choses oubliées depuis toujours, des choses barbares, sauvages, qui n'ont peut-être jamais eu de mots dans aucune langue, et qui nous viennent de nos commencements, sans texte.

Michel Serres

1906 - France-All Blacks

Le premier match officiel de l'équipe de France, en maillot blanc avec les deux anneaux de l'USFSA, se solda par une défaite pleine de promesses. En effet, les hommes de Henri Amand s'inclinèrent devant les invincibles Néo-Zélandais, mais après avoir été les seuls à leur marquer deux essais : 38-8, ils forcèrent ainsi les portes du tournoi.

De Claude Simon à René Barjavel, le rugby fait l'unanimité. Les écrivains se piquent eux aussi au jeu, et rivalisent de trouvailles, d'échappées verbales. Un match sur le match. Kléber est en colère, Simon téméraire, Nimier y va de son coup de rein, et René virevolte entre mêlée ouverte et percée...

C'est superbe ! Le ballon vole, les joueurs de 200 livres courent comme des gazelles, se catapultent, s'entassent les uns sur les autres, les rouges se tricotent avec les bleus, cela fait une montagne mouvante et tourbillonnante, les derniers arrivés sautent en l'air pour retomber sur le tas, celui qui est tout à fait au-dessous avale six pissenlits et quelques vers de terre, l'arbitre jaune arrive en courant, il n'a pas l'air satisfait, il siffle et il agite les bras, les rouges et les bleus se séparent et se relèvent, la montagne s'épluche comme un artichaut: c'était une mêlée ouverte...
Trois fois! Oui, trois fois, nous avons failli marquer! Trois fois, nous sommes arrivés au ras de la ligne blanche de ces damnés Gallois, nous, les trente millions, et il se trouvait chaque fois un paquet d'affreux maillots rouges, avec de la chair et des os à l'intérieur, pour se jeter en travers de nos jambes et nous empêcher de poser le ballon à l'intérieur de leur but. C'est scandaleux, c'est immonde, ça ne devrait pas être permis!
Enfin, la quatrième fois est la bonne! ça y est, nous avons percé! Hourra! Trois points! Cinq points! Nous allons leur montrer à ces Gallois, que nous aussi nous avons la tête dure! et ce qu'est le vrai rugby, quand il s'échappe des limites de la misérable île!

René Barjavel

(...) Au surplus, depuis l'enfance, on lui avait appris à ne s'avouer vaincu que lorsque retentissait le dernier coup de sifflet de l'arbitre et à redoubler même d'ardeur et d'acharnement au fur et à mesure que se précisaient les perspectives d'échec, se faire piétiner par des souliers à crampons, se relever sans même avoir besoin d'entendre les aboiements de son coach courant le long de la touche tandis qu'il essuyait d'un revers de main le sang qui coulait de son nez ou de sa lèvre fendue, se faisait piétiner de nouveau, se relevait, était encore une fois piétiné, et ainsi de suite. (...)

Claude simon

D'autres joueurs français, désignés pour le test-match du 18 février, ouvrirent les yeux, devinèrent la fatigue. Et tandis que les journalistes, entraînés par l'exemple général, annonçaient notre écrasement, le terrain de Colombes montra le contraire.
On vit un paquet de mêlée s'imposer farouchement, dès les premières minutes. On vit ces grands et diables Africains bousculés à la touche: c'était simplement le Breton Bouguyon qui faisait son entrée sur la scène, aux côtés de l'infatigable Saux. On entendit les superbes coups de pied de Vannier. Lacroix, rasant le sol, ramassait toute balle perdue.
La belle mécanique verte aux gros genoux courait en vain, droit devant elle: d'un coup de reins, Crauste, Domenech, Bouquet ou Moncla lui reprenaient cinquante mètres. Si bien que le match nul 0-0 ne tint qu'à des occasions perdues, de part et d'autre.

Roger Nimier

2 janvier 1911
France bat Ecosse : 16-15

À Colombes, commandés par Marcel Communeau, les Français en blanc mènent au score comme l'indique le tableau d'affichage. Pour cette première victoire historique dans le Tournoi des cinq Nations, ils passèrent quatre essais aux Écossais.

C'est la médiocrité des lignes arrières qui a surtout provoqué la colère de la foule. Il est vrai que les combinaisons dérisoires entre Romeu et ses deux centres ne frisaient pas le ridicule, elles l'atteignaient pleinement. C'était du rugby de comices agricoles.

Kléber Haedens