Ce n'est pas parce qu'il est violent que j'aime le rugby, c'est parce qu'il est intelligent.
Françoise Sagan
A voir des joueurs s'échiner à progresser sur le terrain en faisant circuler un ballon dans la direction opposée à celle de l'objectif qu'ils se proposent de lui faire atteindre, à les voir se débarrasser soudain de ce trésor qu'ils ont eu tant de mal à s'approprier en l'expédiant hors des limites du jeu, à les voir s'entremêler pour des colloques où la loi de la jungle et celle du Talion s'imposent à l'esprit, l'impression première pourrait suggérer qu'une équipe de rugby constitue un ramassis d'anarchies absurdes, capricieux et féroces.
Or, le fait même que le rugby, à l'inverse du football qui s'en prévaut tellement, ne soit pas un sport universel le désigne précisément comme un jeu de sociétés ou mieux : le jeu d'une société, l'émanation d'un certain mode de civilisation, son reflet définissable et son porte-parole. Il va d'évidence que chaque nation, chaque région, chaque club, joue avec un accent qui lui est propre et que, ainsi entendu, le rugby est un moyen d'expression. Mais, dans la mesure exacte où il est un sport de contacts au plein sens du terme, il n'exclut pas le dialogue et peut s'ériger à la hauteur d'un langage commun à une élite, dont la singularité très précieuse serait d'être à la fois allègre et grave, rusé et moral, violent et intelligent. Alors, on s'aperçoit que l'essentiel n'est peut-être pas de jouer contre l'adversaire mais de jouer avec lui; que "ces haines vigoureuses" dont parle déjà Molière procèdent en général d'un fonds traditionnel de prodigalité et sont à mettre au compte de ceux qu'Andy Mulligan a appelé les "anges ivres"; et qu'il est loisible d'augurer que les brutes les plus obtuses, échangeant plus tard les souvenirs de leurs affrontements, n'en retireront que le sentiment attendri d'avoir vécu de pairs à compagnons les beaux loisirs de la jeunesse. Par-là, on pressent déjà que le rugby s'inscrit spontanément dans un décor sentimental et qu'on y respire l'air d'un pays où l'homme capable de porter un ballon ovale contre sa poitrine s'avancera.
Antoine Blondin

1920 - Jacques Dedet
C'est un ancien international, devenu médecin, qui signe un des premiers ouvrages français expliquant ces règles venues d'Angleterre et traduites au départ par le baron de Coubertin...
Cette légende du Centaure, j'y ai souvent pensé, en voyant, au rugby, le joueur qui s'est emparé du ballon. Il s'échappe en ligne droite, puis il ruse, fonce de nouveau. Il a des membres qui ne sont plus tout à fait ceux des hommes, et l'on sent en lui une ivresse lucide, un état où les muscles et le cerveau ne font qu'un. Cette frénésie dionysiaque se communique au spectateur. Passera-t-il? Soudain le héros bute, roule à terre et, quand il se relève et regagne lentement sa place, il offre bien l'image d'un dieu déchu retournant avec tristesse parmi les hommes.
Jacques De Lacretelle
On peut aller voir, au théâtre, mourir les dieux anciens. Dans mon pays, qui n'existe plus guère, les fils de paysan, dont je suis, orphelins à jamais de leur vie culturelle, vont au rugby, comme s'ils en vivaient un peu. Ils y vivent, tous les dimanches, l'origine de la tragédie. Sans texte, naturellement; sans le savoir, heureusement.
Michel Serres
Le rugby c'est une passion de tous les instants, une manière d'être qui réunit les hommes les plus divers, de l'Écosse à l'Afrique du Sud, de la France à la Nouvelle-Zélande. C'est l'amitié fraternelle entre le paysan et l'étudiant, l'ouvrier et le cadre en col blanc, le bistrotier et le médecin. C'est un vieil alcool à déguster lentement.
Jean-Pierre Mogui
1997 - Mêlée
La mêlée, où maison du ballon, permet comme la touche, aux huit avants des deux équipes de s'affronter pour conquérir le ballon introduit par le demi de mêlée, n°9.
Le bien vivre est une composante majeure du rugby, qui ne l'oublions pas repose sur trois mi-temps.La dernière, celle d'après match, toute de convivialité, de bonne chère n'étant pas la moindre.
Si des fromages joueront un peu sur ce registre, quel que soit le bout par lequel on prend le rugby, c'est toujours une affaire de famille. D'une grande famille qui courant de Jauréguy aux Boniface, en passant par Henri Vincenot, parvient toujours à rendre ses membres heureux, qu'ils soient immobiles ou en mouvement, comme le souligne Raymond Abellio.
Le football est le sport des ouvriers et des citadins; le rugby, celui des paysans et des intellectuels. Il faut être un paysan pour savoir ce que peut valoir d'efforts et de sueur, à certains endroits, le gain d'un mètre de terrain.
Le rugby est le jeu naturel des hommes: c'est la guerre! Une équipe de rugby est composée comme une armée. Les avants chargés d'occuper le terrain gagné qui servira de base de départ pour d'autres avancées, c'est l'infanterie. Les trois-quarts dont les courses doivent contourner la résistance de l'adversaire, c'est la cavalerie. L'arrière qui doit déborder la défense adverse par des coups de pied aériens, c'est l'artillerie. Les deux demis, c'est l'état-major.
Gaston Bonheur
Il s'agit du seul jeu où l'immobilité et le mouvement s'affrontent sans cesse au point d'équilibre le plus instable, le plus critique de leur rencontre, ce qui les contraint, l'un et l'autre, à s'inventer des ruses infinies (...) Le rugby, c'est, par le jeu, la réduction du temps à son essence, la possibilité de faire émerger à tout moment la force vierge des origines. Que l'immobilité n'y soit pas du tout le repos et que le mouvement sache en jaillir à volonté, dans une déchirure brutale, c'est un premier fait, le moins important. L'essentiel est que ce mouvement lui-même ne soit jamais que le redoublement de l'ordre dont il se délivre et puisse à tout moment, à son tour, se bloquer de nouveau, comme par sacrifice ou ascèse, dans un regroupement massif qui enferme derechef la liberté des grands vides dans la puissance chaque fois plus haletante d'un autre instant. Suspension réitérée qui recrée la parfaite innocence de l'avenir immédiat, même si ce dernier se révèle aussitôt lié avec la dernière rigueur à cette fascinante virginité du présent.
Raymond Abellio
1960 - Etiquette de fromage
Avec sa grande valeur énergétique, "le rugbyman" est idéal pour les plaqueurs de l'ovale. Une nouvelle diététique. Des chocolats, des bonbons, des vins cultiveront aussi la "couleur" rugby, pour le plus grand plaisir des paysans et intellectuels qui le célèbrent.
Le succès en rugby, c'est une autre paire de manches. Passer la balle en arrière après avoir conquis le terrain, c'est ça qui est génial et qui grandit le bonhomme, à plus forte raison quand on pèse 62 kilos tout mouillé, comme c'est mon cas. Le succès en rugby ne vous appartient pas sitôt qu'on a compris qu'il faut un Dauga et un Gachassin pour le construire. Les Boniface, on ne fera jamais mieux, et je pense aussi aux frères Prat, aux Lacaze, mais c'est loin de faire toute la famille. Tiens, je parle de famille. Mon père déjà jouait au rugby. Il jouait derrière, lui aussi, à l'Étoile dijonnaise. Un jour, il m'a emmené voir jouer Jauréguy à Buffalo. Il n'y avait rien de plus grand que Jauréguy.
Le rugby, ce n'est pas un caprice. ça vous coule dans les veines et ça colle au terroir. On a raison de dire que c'est " une manière d'être ". Je n'ai aucun souvenir de victoires ou de défaites, seulement celui d'avoir été " heureux ", comme le cantonnier de Fernand Reynaud.
Henri Vincenot