Une course cycliste ! C'est bien plus simple que je me le figurais. Un boulevard grisaille ; une foule grouillante des deux côtés, le long des cordes ; des sergents de ville qui gesticulent, voilà pour la toile du fond.
Une longue table qui succombe sous le poids des victuailles de toutes sortes, deux camions automobiles échoués sur le terre-plein, au milieu d'une sorte de box clôturé de piquets et de cordes ; deux grands chaudrons jaunâtres, telle est la mise en scène. Comme accessoires, notons un gros, très gros, excessivement gros Monsieur, enveloppé d'un imperméable brun, enfournant dans une large, très large bouche, petits pains, oranges, côtelettes qui lui tombent sous la main. Citons aussi un grand maigre, une petite brosse à dents rousse sous le nez, le corps serré d'un complet brun à martingale. Quelques brassards circulant de-ci, de-là. Pour les 77 personnages principaux, les coureurs, une seule description suffira. Des corps tordus, dans des vareuses sales, cheveux ébouriffés ; avec cela des plaques d'un blanc dégradé collées de-ci de-là à la peau. L'action aussi se ressemble pour tous. Un brusque virage, arrêt non moins brusque, numéro crié, signature écrasée sur une grande feuille.
Ingurgitation d'un nombre illimité de tasses de café ou de thé, suivie de quelques petits pains. Ensuite ravitaillement rapide en victuailles. Brusque départ et c'est tout. Toute l'action ne dure que cinq minutes, entrecoupées de gestes brusques et de cris s'entrecroisant.
Et voilà une course cycliste telle qu'on la voit lorsqu'on regarde par le gros bout de la lunette.
Ne vous avais-je pas dit que c'était simple !
Georges Siménon
- Vous n'avez pas idée de ce qu'est le Tour de France, dit Henri ; c'est un calvaire. Et encore, le chemin de croix n'avait que quatorze stations, tandis que le nôtre en compte quinze. Nous souffrons sur la route ; mais voulez-vous voir comment nous marchons ? Tenez...
De son sac il sort une fiole :
- Ça c'est de la cocaïne pour les yeux et du chloroforme pour les gencives...
- Ça, dit Ville en vidant sa musette, c'est de la pommade pour me réchauffer les genoux.
- Et des pilules ? Voulez-vous voir les pilules ?
Ils en sortent trois boîtes chacun.
- Bref, dit Francis, nous marchons à la dynamite.
Henri reprend :
- J'en perds six sur dix. Ils tombent petit à petit à chaque étape
- Et bien ! tout ça et vous n'avez rien vu ! Attendez les Pyrénées. C'est le
hard-labour. Tout ça, nous l'encaissons. Ce que nous ne ferions pas faire à des mulets, nous le faisons. On n'est pas des fainéants ; mais, au nom de Dieu, qu'on ne nous embête pas ! Nous acceptons le tourment, mais nous ne voulons pas de vexations. Je m'appelle Pélissier et non pas Azor. J'ai un journal sur le ventre. Je suis parti avec, il faut que j'arrive avec, sinon pénalisation. Pour boire, il faut pomper soi-même. Un jour viendra où ils nous mettront du plomb dans les poches, parce qu'ils prétendront que Dieu a fait l'homme trop léger.
Albert Londres
1914 - Affiche de Mich
Dans le cyclisme, un sport assis, comme l'a écrit un brin provocateur Gaston Meyer, la selle joue un rôle essentiel. Pour espérer vaincre, le champion devra utiliser une selle qui ne le blesse surtout pas, une Bauriat.
Épreuve démesurée s'il en est, le Tour peut aussi faire forcer le trait aux écrivains qui le respirent.
C'est un de ses charmes. Albert Londres se fait donc un peu piéger par les Pélissier, et Daeninckx fait mourir Bottecchia sur le Giro, alors que c'était à l'entraînement... Qu'importe, c'est encore plus beau...
Que de destins brisés ! Je me suis aperçu qu'un des premiers vainqueurs s'était pendu dans le local technique de son équipe, que Henri Pélissier avait été descendu par sa femme de six coups de revolver et qu'Ottavio Bottecchia, maillot jaune en 1924 et 1925, avait été tué par un paysan en plein Giro. Il venait de cueillir du raisin dans son jardin...
Didier Daeninckx
1925 - Roman de André Reuze
Le Tour est une terrible épreuve, Londres parle des "forçats", et Reuze surenchérit dans le même registre.
1910 - Octave Lapize
Descendu de machine pour récupérer, Octave Lapize (n°4) fut, en 1910, le premier vainqueur des Pyrénées. Une formidable prouesse, qui lui ouvrit les portes de la victoire finale.
C'est la montagne qui offre au Tour de France ses aspects les plus violents. Et l'on constate avec étonnement que le sort de cette bagarre de près de cinq mille kilomètres peut se jouer en quelques minutes sur les pentes d'un col auquel personne n'avait songé.
Heureusement, il y a l'ardoise. L'ardoise est portée par un monsieur à cheval derrière un motocycliste. Elle circule à travers la caravane grondante où les autos marchent de front, roue à roue. On peut y lire les numéros des coureurs qui se sont échappés et le temps qui les sépare du peloton. Et c'est ainsi que beaucoup de journalistes voient la course : à travers quelques chiffres inscrits à la craie sur un morceau de tableau noir.
Kleber Haedens