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Sport & Littérature / Le tour de France
 

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La Grande Boucle, avec sa caravane, me fait penser à un western. Cet univers clos est une mine d'or pour les auteurs.

Didier Daeninckx

Me voici, maintenant, au sommet de la Croix-de-Fer. Dans le fond de la vallée, on voit osciller sur la route trois maillots qui se suivent lentement : un maillot italien, un maillot jaune et un maillot vert, c'est-à-dire Bartali, Bobet et Brûlé. La foule suit la lutte avec une émotion qui donne la fièvre. L'un des trois hommes va-t-il attaquer, faire le trou, prendre son vol ? Non. Ils s'approchent ensemble du sommet. Un peu avant la ligne qui marque le point culminant du col, Bartali accélère avec une très grande aisance et ajoute à son capital une minute de bonification. Bobet prend la seconde place devant Brûlé. Déjà, on peut prévoir la fin de l'étape. Bobet se défend encore, mais comme la chèvre de M. Seguin. Et quand Bartali voudra porter son attaque, dans le col de Porte, il ne trouvera personne pour lui résister.
A huit kilomètres d'Aix-les-Bains, nous abandonnons Bartali qui roule tout seul à grande allure, suivi par l'auto d'Alfredo Binda. Nous avons à peine le temps de garer notre voiture et de courir vers la ligne d'arrivée. Bartali a déjà mis pied à terre et Binda l'a enfermé dans un immense imperméable couleur de muraille qui prend le coureur sous le menton et tombe jusqu'à ses pieds. Le bouquet du vainqueur est parti vers une église. Bobet sourit. Il porte encore ce maillot jaune qu'il enlèvera ce soir et qu'il ne pourra plus retrouver. La bataille a duré neuf heures et demie. Le dernier de l'étape, Paul Néri, a lutté pendant dix heures quarante-six minutes et quinze secondes. Deux coureurs sont arrivés après les délais. Ils avaient mis, pour franchir les Alpes, douze heures huit minutes et vingt secondes. Douze hommes ont abandonné la lutte dans le courant de la journée. Ainsi, cette balade fabuleuse est terminée et elle se résout par un calcul d'heures, de minutes et de secondes. On jette les braves garçons sur les pentes les plus rudes des plus hautes montagnes, on convoque la neige, le froid, le vent et ses poignards glacés, la pluie, la tempête, les ravins, les rochers et, pour finir, c'est un petit chronomètre qui dit la vérité.

Kleber Haedens

1913 - Affiche J.-B. Louvet

Le Tour, qui fait alors vraiment le tour de France, c'est sur plus de 5 000 km la guerre des constructeurs de cycles par champions interposés. Et les as de Louvet, de Peugeot, d'Alcyon, ou de La Française sont tour à tour les meilleurs...

Je crois que le Tour de France est le meilleur exemple que nous ayons rencontré d'un mythe total.

Roland Barthes

1960 - Camembert "Le maillot jaune".

Synonyme d'excellence, le maillot jaune créé en 1919 devait bien finir par être récupéré par le meilleur des camemberts, puis le meilleur des chocolats, puis le meilleur fournisseur d'ordinateurs... La Société du Tour a depuis mis le holà.

Décidément, les passionnés font et feront toujours les plus mauvais témoins. Le 29 juin 1956, je vous le promets, j'ai assisté à ce spectacle unique d'élégance et d'émotion: Jacques Anquetil s'affrontant au record de l'heure de Fausto Coppi sur la piste mythique du Vigorelli. J'ai, comme tous mes voisins de gradins, applaudi, crié, pleuré. J'ai tremblé quand mon héros prenait du retard. Oui, j'ai vu, je le jure sur tout ce que j'ai de plus sacré, j'ai vu de mes yeux vu, Jacques Anquetil franchir le mur des 46 kilomètres dans l'heure et détrôner le grand Fausto. Et pourtant, ce jour-là, je n'étais pas à Milan, mais sur la route des vacances avec mes parents, dans un hôtel qui nous servait souvent d'étape, "La Faïencerie" (St-Denis-sur-Sarthon). Le propriétaire, voyant mon désespoir de manquer le grand rendez-vous, m'ouvrit sa cuisine. Et ainsi, front contre front, l'oreille collée contre la toile beige et rêche du vieux poste de radio, nous avons suivi les deux événements de la soirée : le championnat du monde de boxe, perdu par Cohen, et le record légendaire empoché par Anquetil.
Je me rappelle tout, les battements de la cloche qui annonçait les avances ou les retards du coureur, la marque du vélo (Helyett), le nom du groupe sportif (ACBBVélo). Les tubes s'appelaient Reynolds et la selle Pearl. Je me souviens de la distance exacte parcourue, 46,159 km. Je me souviens de l'allure d'angelot de Jacques Anquetil. Je me souviens de cet homme couché sur sa monture. Je me suis dit que je ne verrais rien de plus beau dans ma vie que cette tache verte et blanche tournant inlassablement sur la piste de bois. L'air sentait bon la nuit de juin, le foin coupé et les forêts de l'Orne. J'ai fermé les paupières. Je voyais tout de la nuit milanaise. De ce jour-là, j'ai aimé d'amour la radio et je sais que l'on voit bien mieux les yeux clos.

Erik Orsenna

1900 - Affiche

"Bécane", après avoir été une liqueur tonique à base de viande donnant, selon le peintre Vuillard, des ailes aux sprinters, est un quina cycliste ayant de la... cuisse.

Moi, j'encourageais Bahamontes, Kubler, Rivière et Poulidor. Son parler rocailleux me séduisait davantage que le côté aristocrate d'Anquetil. Poupou se faisait tout le temps avoir, mais on l'adorait. J'ai toujours été du côté des loosers et, pour nous autres, la tactique était un péché.

Didier Daeninckx

A Versailles, un spectateur se distingue par la qualité de son enthousiasme. Il a des petits yeux luisants et excités. C'est un boucher des abattoirs. Ses camarades se moquent de lui parce que, depuis huit jours, il leur jurait sur toute sa famille qu'il méprisait le Tour et qu'il n'irait pas le voir passer. Et depuis le matin, il est là ; le visage envahi par une exaltation faramineuse, n'écoutant rien, ne riant pas et répétant avec une obstination lancinante: "Où est Robic? Où est Robic?"

Kleber Haedens