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Sport & Littérature / Les oubliés
 

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A ma droite, deux hommes sont debout dans leur voiture, tendus en gargouilles par-dessus la tête de leur conducteur. Dans la voiture de gauche, un autre, noir de graisse et d'huile, se tient à croupetons, les pieds sur les coussins, et darde sur la route le regard de ses lunettes bombées. Tous ont l'air prêts à bondir, à frapper, et l'objectif de maint appareil photographique inquiète, braqué, comme un canon noir... Il fait chaud. Un soleil orageux couve toute cette férocité anonyme.

Colette

1911 - Georget à l'arraché

La pente du Galibier est tellement sévère que les officiels, journalistes, contrôleurs, spectateurs vont aussi vite que le champion qui en termine à l'énergie. Un col reconnu quelques mois plus tôt, par Georges Abran, un des grands machinistes du Tour; car il appartient aussi aux oubliés de bien préparer les grands rendez-vous.

1913 - Les Pyrénées à pied

La boue ajoute à la difficulté de la pente, et journalistes, suiveurs et contrôleurs partagent la souffrance du coureur qui grignote à pied les derniers mètres d'un "juge de paix". A cause des tricheurs, du nombre réduit d'officiels, on avait alors également recours à des contrôles secrets, matérialisés par un coup de cachet sur la main...

1905 - Les chronométreurs

Sans eux, point de temps valables ou officiels, pas d'écarts crédibles, de records vérifiés. L'institution sportive repose grandement sur eux. D'abord manuel, puis électrique ou électronique, le chronométrage est passé du cinquième de seconde, au dixième, puis au centième et maintenant au millième... Inventé lors des fêtes révolutionnaires par un astronome, Alexis Bouvard, le chronométrage est vraiment "la moelle du sport", comme l'a écrit André Obey.

M. Machurey fils, chronométreur officiel du Tour, assiste aux arrivées des étapes et enregistre le "temps" des coureurs. Confrontés avec les chiffres notés au départ de l'étape par le secrétaire général, M. Cazalis, ceux de M. Machurey fils permettront d'établir la durée de la course effectuée par chacun des concurrents. M. Machurey fils voyage par le train d'une étape à l'autre. Il entre en scène - comme le chef d'orchestre - environ un quart d'heure avant le lever du rideau. On le voit généralement juché sur une petite tribune de bois, et installé à une table. Il assiste aux arrivées, mais il ne les voit jamais. Il est bien trop occupé à observer son chronomètre, qu'il tient dans sa main gauche, et à marquer sur un papier maintenu sous son bras droit la fraction de seconde qui coïncide avec le passage du coureur. Comme son regard ne doit pas quitter son cadran, il est pourvu d'un assistant qui lui serre le bras chaque fois qu'un arrivant franchit le but. Télégraphie musculaire. À chaque serrement de biceps, M. Machurey fils consigne un chiffre.
Le soir, il reprendra son train. Le Tour, ce sera pour lui vingt voyages en chemin de fer, vingt décors de tribunes et de drapeaux, vingt foules hurlantes et vingt minutes de crayonnage exaspéré...

Gaston Bonheur

1913 - Petit-Breton abandonne

Dans ce Tour 1913, les officiels joueront des rôles très différents. Impitoyables avec Eugène Christophe réparant sa fourche brisée dans les Pyrénées, ils consoleront aussi. Par exemple, Petit-Breton, qui abandonne sur chute dans l'avant-dernière étape, alors que sa forme de 1908 retrouvée, il menaçait Philippe Thys.

Un instant, les deux visages des mécanos sont proches à se toucher, et l'ampoule de la lampe baladeuse les éclaire par-dessous, de si près qu'on peut voir les gouttes de sueur perler à leurs sourcils, au bout de leur nez, et tomber sur les pièces brûlantes du moteur d'où montent sans cesse des vapeurs écoeurantes. Leurs mains, leurs yeux, leurs oreilles aussi sont exercés à l'auscultation et au travail. Il leur suffit parfois d'entendre tourner un moteur durant quelques secondes pour dire que tel ou tel organe est défectueux.

Bernard Clavel

Un Tour de France sans pont risquerait fort d'être un Tour de France sans photographe. Si vous voulez voir l'homme en action, allez donc vous poster près de la deuxième pile, et vous pourrez l'admirer tout à votre aise. Il ne sera, d'ailleurs, pas seul, car le pont, suspendu ou non, séduit le photographe comme le sucre attire la mouche. Successivement, un deuxième, un troisième, enfin un dixième chevalier de la chambre noire, après avoir cligné artistement de l'oeil au passage, pour juger de l'effet, viendront se poser dans les parages immédiats.

Raymond Gid

1920 - Souriez, s'il vous plaît

Après-guerre, les sportives attirent à leur tour les objectifs des photographes. Ils n'ont pas les possibilités techniques d'aujourd'hui, ils doivent faire très attention...
Les résultats nous épatent toujours. Quel talent avaient ces pionniers, qu'ils se nomment Nadar, Beau, Boldo, Delton, Barenne, Rol, Panajou, Doyé ou Renaudon...

Je considère la salle d'op où oeuvre Pierrot Lenoir, où ses doigts d'or ont palpé et assoupli les muscles d'acier d'un champion catalan de vitesse pure, d'un as australien de la poursuite, d'un Italien surdoué mais bambochard, d'un Britannique extraterrestre, victime d'une terrible chute et ressuscité... Entre les armoires vitrées où le masseur entrepose ses fioles et ses élixirs, ses baumes du Tigre, ses poudres de perlimpinpin, ses onguents miraculeux, ses pommades Borostirol ou Osmogel, et peut-être même ses composés d'amphétamines indécelables, il a épinglé au mur les maillots arc-en-ciel ou arlequinés de Maspes et Timoner, de Reg Harris et Tony Doyle, de Koblet, Marsell, Stani Tourné, Altig ou Sentfleben. Ils se sont décolorés, fanés, mais on peut encore déchiffrer les autographes tracés au feutre en travers des courtes manches ou des dossards. On est au coeur d'un lieu aussi fermé sur lui-même qu'une pyramide ou une fumerie d'opium.
On devrait y ressentir la pacification des muscles déroidis, dététanisés, la douceur consolante d'un pelotage calculé au millimètre près. Mais serait-ce dû à ces relents qui traînent d'une pharmacopée omniprésente ou à l'ombre funéraire où le salon repose? Tout ici respire moins la santé que ce qui la ruine ou la compromet. On se croirait plus dans un caveau de famille, un antre sadomaso, que dans un cabinet de sportif. L'hiver venu, on déposera, sans doute, des housses sur la civière et les sièges de métal inoxydable.

Pierre Mertens