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Sport & Littérature / Le sport en toutes lettres
 

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"Notre époque n'a pas son langage. On n'ose pas l'avouer" quand Paul Valéry fait en 1920 faire cette terrible constatation à M.Teste son héros, il ne peut pas ne pas se douter qu'il se trompe, puisqu'ailleurs il se demande, lui le cycliste qui regrette le temps des ballades à bicyclette émaillées de crevaisons, si la portée du phénomène sportif n'a pas été sous estimée. C'est d'autant plus curieux, qu'un poète esthète comme lui, aurait dû, comme Cocteau être sensible à l'évidente et essentielle parenté de "style" existant entre les univers sportifs et littéraires. Peut-être eut-il fallu que la route du prix Nobel croise comme celle de Cocteau, un magicien du ring du calibre du pugiliste Panama Al Brown, "ce poème à l'encre noire". Alors peut-être eut-il basculé et compris comme Maupassant, Montherlant, Morand et Mac Orlan, les Mousquetaires du muscle, que le sport était assurèment ce nouveau langage vivant et imagé, dont il déplorait l'absence.
Un langage pratiqué, qui à l'occasion, faut-il s'en souvenir ici, la pénurie en matériel du 17 e siècle jouant, comme Jean Delay nous le rappelle dans Avant-Mémoire (Ed.Gallimard, 1979) commis même sans le vouloir certains excès contre le langage classique, et à tout le moins l'histoire. En effet, l'écrivain Saint-Evremont aurait alors vu l'un de ses amis jouer à la longue-paume avec une raquette dont le battoir avait été taillé dans un parchemin sur "lequel on voyait des fragments inconnus des Décades de Tite-Live" (sic). Fahrenheit 451 du sport ? Toujours est-il que comme le déplore Vauvenargues, Paul Valéry admirait trop modérement.

Ce n'était pas le cas de Paul Morand, "l'homme-pressé", pour qui "aussi nécessaire que le boire et le manger, le sport est le grand plaisir de la vie". Moyennant quoi, il nagea, pilota auto et moto, monta à cheval, admira course à pied, lutte, natation, vélo et boxe, "disciplines, les meilleures, les plus belles et les plus simples". Et les raconta surtout comme personne.
Sans être aussi optimiste que l'écrivain M. Huet, qui emporté par sa fièvre sportive, écrivait en 1924 : "Il n'y aura plus de guerre, il n'y aura plus de profiteurs. Il n'y aura que des recordmen", il faut bien admettre que le sport est devenu la grande affaire du XX e siècle. Un sixième de l'humanité, un milliard d'individus trouve du bonheur en courant après un ballon rond, et en audience cumulée, ils seront trente sept milliards de téléspectateurs à suivre la XVI e Coupe du monde de football, qu'organise la France. Dans le lot, combien rejoindront Albert Camus, gardien de but du Racing Universitaire Algérois, qui proclamait haut et fort que ce qu'il savait "de plus sur la morale et les obligations des hommes, c'est au sport et au RUA" qu'il le devait.

De fait en sport, on ne triche pas, on ne pose pas, on joue, ou on communie, on est soi-même, coeur et corps parlent ensemble. Et voir passer Maurois, ou Mac Orlan en rugbymen, découvrir Balzac nous révèlant le ski alpin, Hugo témoin d'un pathétique match de boxe à poings nus, Gracq fasciné par une course de demi-fond au Parc des Princes, ou Maupassant tirant, ramant, naviguant avec l'énergie du desespoir, n'a pas de prix. Cocteau manager, Zola à bicyclette, Simone de Beauvoir échangeant un prix littéraire contre une figure de ski réussie, Sartre rêvant de foot, c'est imprêvu, vrai, et bluffant. Les charmes de ce volume, presqu'aussi illustré qu'un livre d'heures, sont davantage ceux d'une passion partagée, que ceux d'une anthologie classique, figée et austère. C'est probablement une des plus belles académie du muscle francophone de tous les temps, et la preuve sur le ring, la cendrée - mais non, M.Montherlant, le 100m n'est pas une course pour idiots - ou le court, que tout Goncourt, Nobel, Interalliés ou célèbres qu'ils soient nos Claude Simon, Jean Delay, Jacques Perret, Henri Vincenot, Antoine Blondin, Rabelais, Pierre Loti ou Roger Nimier furent eux-mêmes ou rêvèrent d'être, d'avoir des "académies".
Car le sport est indiscutablement la beauté, le style, que d'ailleurs des champions comme Suzanne Lenglen, Jules Ladoumègue surent également traduire par écrit avec bonheur, et vigueur.

Sur ce stade virtuel de184 pages, les équipes d'écrivains, anciens ou modernes, de francophones, de féminines, de poètes se télescopent et stimulent comme dans toute cohabitation digne de ce nom. Et c'est au triple galop, que l'on va du chapitre des obscurs, des oubliés du sport, justement réhabilités ici, par exemple par Bernard Clavel, aux équipements célèbrés par André Lichtenberger, l'ancien champion, non sans gravir au passage quelques montagnes encordés avec Samivel, Alexandre Dumas ou Jean Prévost, pulvériser quelques records avec le trop oublié André Obey ou plonger dans le Tour...

Si le Tour est une malle aux trésors pour Louis Aragon, chaque page est matière à surprise, on s'attend à ce que Louis Hémon nous parle de boxe, et il campe un cycliste, on attend du cyclisme de Nucéra, et il nous embarque sur le football. Ici encore, Mauriac croque Carpentier, "l'honnête homme", Gibeau piège Émil Zatopek, et Blondin rattrape Herb Elliott et di Stefano. Curiosités : Erik Orsenna "voit" mieux Anquetil à la radio qu'à la télé, et Poulidor est le chouchou de Didier Daeninckx. Le duel entre les deux géants de la route n'échappe d'ailleurs pas à la perspicacité de Françoise Giroud, aussi convaincante que Françoise Sagan sur le rugby, Colette sur les photographes du Tour, et Louise Michel sur l'auto ou la natation...

Dans cette caisse de résonnance, il arrive aussi que des héros se répondent, et s'il y a un Lenoir cycliste chez Roger Vailland, il y en a un masseur chez Pierre Martens! Ainsi va le monde des "forçats de la route" évoqué par Albert Londres, frolé par Barrès ou Clémenceau, et décortiqué par Simenon ou Kléber Haedens. Grâce à Paul Valéry, José-Marie de Hérédia, Goffin ("en guise d'ailes, ils portaient des pneus de rechange, comme des guirlandes maories"), Charles d'Orléans, Frédéric Mistral ou Maurice Carême la poésie n'est pas en quarantaine, et l'humour ne manque pas davantage, car Romain Bouteille, Alfred Jarry et Tristan Bernard, patron de vélodrome, inventeur du repêchage, et autres composantes majeures du programme des vélodromes, comme le brassard-rente, réussissent leur numéro.

Si, polar oblige, Frédéric Dard ne perd pas de vue Simenon, Jacques Goddet ne laisse pas davantage filer Mimoun ou Cerdan. Quant à l'éternel Jean Bouin, il est si incontournable, qu'il faut le talent réuni de Jean Bernier et de Georges Rozet pour que nous l'appréhendions un peu. Raymond Queneau n'a pas non plus loupé son métro, et il tient bien son rang et le ring, aux côtés des jeunes Jacques Réda, François Bott, Yann Queffelec, Jean-François Josselin, Michel Serres ou Jean-Pierre Mogui. La relève est bien prête, et après avoir fait un crochet du côté de la salle Wagram avec Jacques Perret, de Colombes avec Marcel Berger, de la Seine avec Mac Orlan et des Ponts-Jumeaux de Toulouse avec Gaston Bonheur, ne manque plus qu'un Paul Fournel, un Bernard-Henry Levy, un Jorge Semprun, un Philippe Djian, un Daniel Picouly ou pourquoi pas un MC Solar pour nous faire découvrirle Stade de France. Puis la Coupe du Monde, car le langage sportif vif, technique, imagé, précis et passionné a plus que jamais son avenir devant lui..
Demain la littérature sportive n'aura plus besoin de boite à papillons. Si belle soit elle...

Serge Laget

Journaliste à L'Équipe après avoir été jusqu'en 1987 chef de département au Musée des Sports, Serge Laget lauréat du grand prix de littérature sportive en 1982 pour Le grand livre du sport féminin (Editions fmt) qu'il signe avec Françoise Laget et Jean-Paul Mazot, est auteur de plusieurs ouvrages qui traduisent sa passion pour l'histoire du sport; Le livre d'or du sport français , 1845-1945 (Chêne) avec Gaston Meyer, Cyclisme ; Belle Époque du cyclisme avec Françoise Laget, Saga du Tour de France (Gallimard Découverte; Sportissimo, Les 2000 exploits qui ont fait le sport français (Solar) 1997. Il collabore également à des oeuvres collective; radio, télévision, dictionnaires et encyclopédies, dont dernièrement La Coupe du monde 1930-1998 , édité par L'Équipe.