Immergée comme un filet dans le passage des heures, l'uvre de Claude Simon retient dans ses mailles une terre plurielle où quelques fossiles, quelques matériaux et maints objets de rebut s'agrègent en un limon fertile. L'écrivain reconnaît là sa terre composite. Sa mémoire est un fond où fermentent les souvenirs. La permanence de leurs flux se substitue à la présence illusoire des choses, et l'histoire des hommes n'a plus pour immensité que celle d'une trace qui va s'effaçant. Les signes trop friables du discours ne parlent qu'à plusieurs pour maintenir un horizon de sens dans le jeu de leurs correspondances. Prise dans le panta rhei, le tout s'écoule d'Héraclite, la force inaltérable d'un guetteur mélancolique va détourner ce cours dont l'apparente fatalité ne formait qu'une moitié de son destin. Certes l'uvre accompagne pour une part la coulée noire d'une lave parfois glacée où s'abîment dans une étonnante équivalence substantielle des gestes accomplis autrefois dans toutes les guerres, même celles inconnues de l'auteur, des entassements d'objets qui saturent aussi bien des vitrines que le bord des routes d'une débâcle, et des mots placardés, et d'autres formes altérées. L'uvre ne fait donc pas barrage à ce flux, elle y cède au contraire comme a cédé le narrateur à sa colère dans La Corde raide, aux valeurs de son colonel dans plusieurs romans, aux usages des protocoles dans L'Invitation. C'est dans leurs cours que les choses se montrent et c'est dans leurs cours que la phrase les replace, dans leurs cours où les choses ne sont plus que des restes. Il faut faire avec des restes parce qu'il n'y a de vérité que résiduelle, une fois les mots et les choses séparés des intentions qu'ils prétendaient exprimer, une fois les protocoles ramenés à des gestes. Dévoilés par le temps dans leur simple présence, mots et choses obéissent aux lois étranges de la physique contemporaine, celle qui définit les désordres, les turbulences, celle qu'avait rêvée Léonard de Vinci. La linguistique du xx siècle formule aussi des lois inattendues qui régiraient les chaînes verbales. Décidément le monde et le langage suivent leurs cours à côté des hommes et défient tant la langue exacte des scientifiques que celle, poétique, des écrivains. Claude Simon invente ainsi la rhétorique qui fait singulier tout auteur authentique : les propriétés de la langue, comme sa faculté de se polariser en champs sémantiques toujours ouverts, lui inspirent des jeux d'influence entre les mots, si bien que chaque récit semble sujet à diverses contaminations diffusées par quelques motifs saillants. Le mot simonien n'est jamais tout à fait présent à la phrase qui le contient, il a toujours la tête ailleurs, dans une autre histoire où il aurait aussi sa place. Ainsi l'uvre mime une vision du monde : ce n'est plus une histoire racontée qui justifie les mots, ce n'est plus au nom d'une intention préalable qu'ils sont choisis, mais sous la force d'une tension qui s'ignorait et qui se découvre elle-même, qui prend forme dans cet abandon au flux du langage. Chaque mot porte sur lui les restes d'une histoire comme l'herbe porte en elle son goût dans la bouche des prisonniers qui la mangent, sa parenté avec un sexe féminin lapé34, sa nature aussi d'herbe seulement herbe. Voilà un début de reste : le mot qui reste n'appartient pas à une fonction, il croise ce qu'avant lui le corps avait croisé ; voilà un début d'uvre : ce que le corps croise ne se limite pas à l'intrigue unique d'une histoire mais veut se propager. La mémoire, celle de l'écrivain comme celle des collectivités, façonne de tels restes à l'image du corps qui les authentifie. Le corps s'est lui-même vécu comme un reste, le dernier rien, le parfait étranger à tous les codes et pourtant le dernier recours pour endiguer les flux de la matière dans le temps. D'un roman à l'autre, l'homme et la femme se découvrent mutuellement l'étendue de leur corps respectif, à peine l'homme, à peine la femme, bien plutôt leurs sexes désirant. La jouissance des corps éveille au désir de désirer plus encore, et l'instant des étreintes dénouées laisse entrevoir un autre corps dans sa solitude visionnaire. Ce corps effraie, comme le sourire d'un martyr ou plus encore d'un ange devant ce martyr.
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Denn das schöne ist nichts / als des Schrecklichen Anfang... [Ein jeder Engel ist schrecklich.] Car le beau n'est rien autre / que le commencement du terrible... [Tout Ange est terrible]
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Pour Rilke, le Beau est l'avènement du tragique, celui du vivant violent que trament du même geste l'invention et le meurtre. Et cependant : « Hiersein ist herrlich, être ici-bas est magnifique »35, la nature offre aux corps l'expérience inépuisable de sa splendeur immanente. La voix simonienne, si soucieuse d'une spiritualité d'ici-bas, n'en finit pas de développer, dans l'harmonie de son désaccord radical, ce double chant du tragique impossible.
34 La Route des Flandres, pp. 227, 245.
35 Rilke, Première et Septième Élégies de Duino. Claude Simon cite par ailleurs Rilke dans Histoire.