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Claude Simon / Corps
 

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Femmes

C'est peu dire qu'une sorte de pansexualisme habite l'univers simonien : concentré de Marilyn et de Lolita, Corinne dans La Route des Flandres inaugure une série de femmes ou de jeunes filles dont la sexualité crue et ardente répond à celle des personnages masculins. Films pornographiques et monnaie d'échange sous l'Occupation dans Triptyque, fantasme de soldats, liaisons ancillaires de Leçon de choses, prostitution dans L'Acacia et adultère dans Le Jardin des Plantes, la sexualité renvoie fondamentalement à l'ordre le plus élémentaire des corps avant ou malgré toute appartenance socioculturelle. Elle est le premier rapport entre les hommes et les femmes. Ainsi les étreintes violentes et d'une sensualité partagée ne sont coupées d'aucun dialogue. Bien plus, la parole amène en plusieurs occasions l'expression d'un désaccord : Corinne quitte Georges dès qu'ils se remettent à parler, tout comme la gouvernante de Leçon de choses déchoit du bovarysme qui l'avait poussée à s'offrir, ou encore la maîtresse du narrateur du Jardin des Plantes se plaint de n'être « que sa maîtresse ». La parole entre les sexes semble ainsi révéler un malentendu persistant que la jouissance commune masquait de son intensité.

Toutefois un échange a lieu dans la sexualité, mais toujours d'un autre ordre que celui de la conscience. Pour le comprendre, il faut d'abord noter une affinité étroite entre le sexe et les mythes : l'Âne d'or, Danaé, un arbre primitif bien proche du Yggdrasil celte, une dryade, la louve romaine ou la chèvre Amalthée nourricière de Zeus, forment entre autres le chapiteau imaginaire de la jouissance. À travers le désordre des sens, le corps atteint une capacité de démesure latente ou plus exactement en puissance que l'homme et la femme éprouvent de concert. À l'instant de l'orgasme chacun paraît envahi par ce qui fait la nature archaïque de l'autre : l'homme se découvre une terre, une sédentarité qu'il ensemence, la femme s'étourdit d'une fuite, d'un nomadisme qu'elle « hystérise ». La femme devient alors une empreinte projetée sur la terre désormais grosse d'un signe matriciel. La sexualité répète inlassablement la reconnaissance d'un lien d'intimité avec la matière d'un paysage premier. Le corps féminin exultant assure l'homme d'une sympathie primitive de ce paysage déjà là dans le sexe. Les plis, crins, muqueuses, d'une vulve émue, humide, partagent avec la nature un lexique fondamental de formes, de termes et de sensations qui motive les entrelacs constants entre sexe et paysage.

La femme dans la sexualité intercède avec le monde sans mensonge des textures et des qualités. La sexualité n'engage donc pas la remémoration de telle ou telle rencontre mais redécouvre la réminiscence comme « écho du sentiment ou de l'empreinte instinctuelle »28. Ce lien de la femme et de la terre, reconduit par la sexualité, perpétue des forces contradictoires : on s'abîme dans la jouissance autant qu'on s'y rassemble, on y pressent aussi quelque chose d'enterré. Très rarement quelques études auront esquissé de cette tombe primitive une approche malheureusement plus technicienne qu'attentive29·. Il est probable qu'une femme enterrée scelle profondément dans l'imaginaire simonien le désir de fouilles qui l'anime. Il est certain que la description de la femme aimée par le général des Géorgiques, terrifiante et crue comme certaines sculptures de gisants baroques en cours de décomposition, illustre exemplairement un désir d'aller malgré tout chercher le corps perdu et obsédant qu'une tombe ne parvient pas à enterrer tout à fait30. Ce n'est là qu'une raison supplémentaire de ce que la chair des femmes trouble autant les hommes que les récits. Cette chair reste la référence d'un toucher essentiel qui, chez Claude Simon, occupe la place de la vérité. C'est cependant avec prudence qu'il faut approcher la vision simonienne du sexe : les coïts effrénés renvoient à des postures moins spontanées ou animales que savantes.

Ainsi Claude Simon a retenu d'une gravure de Picasso31 ou emprunté à une image de Léda et le Cygne telle ou telle scène à première vue « spontanées ». Le désir, comme le roman, n'est donc jamais pur, c'est même sa qualité première. Désir de la femme et désir de la figure vont de pair pour l'écrivain, simplement le premier donne la mesure du second, et cette mesure bat dans celle d'un corps affolé. De cette façon le sexe a les propriétés d'un théâtre d'origine sur la scène duquel le narrateur s'exténue « comme s'il essayait d'arracher, de rejeter de lui cette violence, cette chose qui a élu domicile en lui, se sert de lui »32 : l'ombre aristotélicienne de la purgation des passions a bien ici la précision d'une ombre chinoise. De là peut-on déduire ce qui fait l'intensité unanimement notée par les lecteurs de la relation de Claude Simon à la langue ? Ce qui engage le corps dans la terre de la langue est préfiguré dans la rencontre sexuelle de l'homme et de la femme parce que ces premières figures éveillent immanquablement les figures premières où se joue le sens de l'être.

 

28 Jacques Lacan, Écrits, Seuil, coll. « Le champ freudien », 1966, p. 431.
29 C'est le cas de Ralph Sarkonak dans son approche d'Histoire, qui exhume plus qu'il ne la comprend la dépouille d'une femme enterrée dans le texte. Voir Claude Simon, le carrefour du texte, Paratexte, 1986.
30 L'extrait est intégralement interprété par Patrick Longuet dans Lire Claude Simon, Éd. de Minuit, 1995, p. 64 sq.
31 Une de ces gravures est reproduite dans Orion aveugle, Skira, 1970.
32 Le Palace, p. 77.

« je n'en finissais pas de la parcourir rampant sous elle explorant dans la nuit découvrant son corps immense et ténébreux, comme sous une chèvre nourricière, la chèvre-pied (il disait qu'ils faisaient ça aussi bien avec leurs chèvres qu'avec leurs femmes ou leurs sœurs) suçant le parfum de ses mamelles de bronze atteignant enfin cette touffeur lapant m'enivrant blotti au creux soyeux de ses cuisses je pouvais voir ses fesses au-dessus de moi luisant faiblement phosphorescentes bleuâtres dans la nuit tandis que je buvais sans fin sentant cette tige sortie de moi cet arbre poussant ramifiant ses racines à l'intérieur de mon ventre mes reins m'enserrant lierre griffu se glissant le long de mon dos enveloppant ma nuque comme une main, il me semblait rapetisser à mesure qu'il grandissait se nourrissant de moi devenant moi ou plutôt moi devenant lui et il ne restait plus alors de mon corps qu'un fœtus ratatiné rapetissé »

La Route des Flandres, p. 257 / Sexe et mythe

« je pouvais voir à l'endroit où elle s'attachait au corps sous les poils légers qui commençaient là le renflement formé par le tendon qui traverse l'aine en diagonale, la peau très blanche en haut de la cuisse se teintant d'un bistre clair à partir de l'aine, les lèvres de la fente d'un bistre plus prononcé avant l'endroit où commence la muqueuse comme s'il restait persistait là mal effacé quelque chose de nos ancêtres sauvages primitifs sombres s'étreignant s'accouplant roulant nus violents et brefs dans la poussière les fourrés : dans cette posture elle était à peine ouverte, on voyait un peu de mauve pâle comme un ourlet une doublure dépassant légèrement, la couleur bistre allant encore s'accentuant plus prononcée fauve à mesure que le regard descendait vers les replis on aurait dit une étoffe une soie légèrement teintée pincée du dedans par deux doigts le haut dessinant comme une boucle ou plutôt une fronce une boutonnière de chair, elle dit À quoi penses-tu »

La Route des Flandres, pp. 275-276 / Matrice

« j'entrai dans l'eau transparente vert Nil très pâle elle ne m'arrivait qu'à mi-mollet pied coupé ondulant déformé la cheville comme télescopée angle de réfraction dieu botte fécondant tenon rigide Elle s'est penchée je caressais ses cheveux ses épaules Sur la paroi émaillée de la baignoire l'eau clapotis renvoyait un lacis mouvant réseau de marbrures jonquilles polygones dansant s'étirant se contractant se défaisant se reformant j'ai perdu l'équilibre titubant cherchant à me rac-crocher aux robinets chavirai dans les éclaboussures »

Le Jardin des Plantes, p. 23 / Vacillements 1

« Quand la baigneuse se lève l'eau semble se déchirer, lumineuse, sous ses cuisses, ruisselle bruyamment en mille cascades tandis qu'elle se redresse, se déploie. Du bras tendu vers la serviette s'égrène un chapelet de gouttes qui font éclore à la surface maintenant agitée de vagues une suite rectiligne de petits cercles aussitôt effacés. La peau mouillée est parcourue d'un réseau de franges sinueuses glissant rapidement, laissant derrière elles des traînées argentées. L'eau colle le buisson brun où elle reste accrochée en perles qui scintillent. Comme la baigneuse lève les bras pour renouer ses cheveux, le fin duvet des aisselles apparaît comme semé de petits diamants. Il la touche. Elle vacille et s'accroche aux robinet de la baignoire. Elle lâche la serviette rose dont elle s'était fait un turban et qu'elle rajustait »

Le Jardin des Plantes, pp. 352-353 / Vacillements 2