« J'ai dit parfois que mon porte-plume m'apparaissait comme un organe supplémentaire, comme à bout de bras la trace qui vient du fond, c'est-à-dire de l'Eros qui fait parler. » Cette phrase de Francis Ponge éveille immanquablement l'« organe supplémentaire » dont Claude Simon dote le père de Georges dans La Route des Flandres, père dont le corps monstrueux « semblait avoir inventé, sécrété comme une sorte de sous-produit de remplacement, de sixième sens artificiel, de prothèse omnipotente fonctionnant à l'encre et à la pâte de bois »27. Est-ce un tel organe que par deux fois Claude Simon va jusqu'à dessiner ? La dimension du corps dans l'écriture résulte aussi bien d'un érotisme des motifs que d'une rythmique de la phrase ou encore d'une parole d'enfance réconciliée avec un corps adulte. Par sa faculté de rendre l'Eros à la langue, Claude Simon retrouve la présence de la parole pleine du désir. Sans lieu particulier, le désir circule incessamment d'une qualité à l'autre, rapproche, souffle, souffre, tendu vers une jouissance approchée dans la sexualité mais éprouvée dans l'écriture, où elle change d'objet. Le corps simonien fasciné par ce nouvel objet se tend dans un vouloir jouir qui engage toute sa certitude d'exister.
27 La Route des Flandres, p. 33.
« Et moi m'accoutumant aux défaites, satisfait de rêve, maudissant et rassasié de maudire, acceptant et repoussant, m'accommodant des fantômes familiers et débiles des actions jamais accomplies, les flattant leur imposant silence ; ombres errantes à la recherche d'un corps que je m'épouvante de leur donner. »
Le Tricheur, p. 219 / Commencement