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Claude Simon / Visages
 

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Solitude

Le lieu de la solitude n'est cependant pas si commun qu'il paraît. Claude Simon « pense que chaque homme est seul »26 à l'époque de La Corde raide mais n'a construit sa solitude qu'au moment du Jardin des Plantes. Du lieu commun au lieu singulier, l'expérience littéraire dessine une frontière, une séparation progressivement découverte qui donne à chaque solitude son lieu. Aussi la solitude ne manque-t-elle pas d'objet mais compose avec son manque, et ce qui défaille en elle aYrme une manière de se tenir. Toute solitude dit une démarcation autant qu'une revendication. Revendiquer en s'écartant, revendiquer l'écart, revendiquer en dévoilant l'écart, voilà le lieu familier du mélancolique. Et l'exergue de Conrad dans Le Jardin des Plantes, « Nous vivons comme nous rêvons - seuls »26, ne met pas en cause ce vivre et ce rêver mais les illusions d'appartenance dont ils se chargent inévitablement. La mélancolie de Claude Simon voit dans le cadavre ou dans l'œil d'un cheval le miroir de son tempérament, ce qui la fait universellement singulière : une blessure d'où ne tarit jamais l'écoulement noir du temps et qui aiguillonne l'appétit de vivre le plus avide.

Pour mieux comprendre la mélancolie simonienne, il faut satisfaire un instant cette envie de philosopher si souvent suscitée par son œuvre. Quand Claude Simon revient obstinément sur un corps de motifs sans cesse agencés au plus près possible les uns des autres, il compose une détermination, il produit cet « eVort de persévérer dans son être » en quoi Spinoza identiÞe le désir. Pour lui, persévérer, et donc désirer, implique la prise en charge d'un matériau particulier : les hommes à la guerre, le défaut d'un père, la splendeur de Proust, l'évidence insurpassable de la nature, les vanités sociales, la peinture de Cézanne… désirer depuis cette multiplicité l'amène à Þltrer les matières qui vont seconder son désir comme celles, imposées par l'écriture en cours, qui le menacent. Indissociables, elles composent entre elles le lieu propre d'une posture mélancolique. Ce travail du désir n'a pas d'objet mais un trajet qui l'amène inlassablement à découvrir ce qui fait la nature des matériaux dont il use. La nature a toujours été là qu'on n'en Þnit plus de dévoiler comme dans la répétition d'une essentielle première fois. La solitude simonienne, solitude mélancolique, ne prétend pas faire peser sur le lecteur un « être pour la mort » qui ferait tout son être, mais l'entraîne sur les voies mêmes que la mort paraît avoir jalonnées de ses signes les plus forts pour les lui révéler saisies par les forces plus profondes de la nature. La mélancolie favorise donc dans un premier temps les dessèchements ou la liquéfaction dont la noirceur (melan en grec) fait sa matière pour dévoiler à l'intérieur de cette nuit les forces de la bile (kholê) dans le miroir d'une renaissance de la nature. Le geste même de ce dévoilement forme la solitude de l'écrivain.

Revenons à l'œuvre, où les progrès de ce geste déÞnissent une suite d'époques. La solitude « pensée » dans La Corde raide fut sûrement partagée par l'ensemble des soldats qui avaient survécu à la guerre. Elle coïncide sans doute avec l'impression d'avoir compté pour quantité négligeable aux yeux d'une hiérarchie inconsciente et relève, ce qui ne la rend relative que d'un point de vue littéraire, de la biographie. Avec Le Vent commence une recherche d'auteur qui isolera autrement Claude Simon, dans ce lieu sensible des matières et plus encore de ces assemblages dont il constate qu'eux seuls parviennent à le dire lui malgré lui. Dès lors Histoire trame un entrelacs d'histoires, puis Les Corps conducteurs explorent plus avant les façons de lier les éléments du récit : les romans commencent à constituer une singularité et font émerger une conception de la Þction. EnÞn Les Géorgiques, L'Acacia et Le Jardin des Plantes vont resserrer les perspectives ouvertes au proÞt d'une densité accrue de leur matière. Le roman fait alors signe à tout un ensemble de références dont il découvre le corps commun auquel elles donnent sens. Ce corps, unique, aYrme par sa présence ininterrompue la solitude vivante de Claude Simon.

26 La Corde raide, p. 20 (je souligne), Le Jardin des Plantes, p. 219.

« disant que probablement pour le journaliste, comme d'une façon générale, le mot mélancolie doit faire surgir de ces images plus ou moins mièvres à la mode chez les préraphaélites anglais, aux couleurs fades, de femmes languissantes, à l'œil rêveur, ou encore, en mettant les choses au mieux, de cet ange pensivement assis, drapé dans une longue robe, soutenant sa tête d'un poing, son autre main prête à abandonner un inutile compas et entouré sur la gravure de multiples accessoires allégoriques dont l'ensemble évoque la lamentation du poète « La chair est triste, hélas, et j'ai lu tous les livres », et S. dit que c'était même exactement le contraire : ni ces mauves, ces roses, ces verts pâles, ces iris, ces chlorotiques Ophélies, ni non plus cet allégorique fatras de livres rejetés, d'inutile compas, cette amère songerie, mais quelque chose de violent qui protestait, furieux, bâillonné mais hurlant : Jamais je n'avais tant désiré vivre, jamais je n'avais regardé avec autant d'avidité, d'émerveillement, le ciel, les nuages, les prés, les haies... »

Le Jardin des Plantes, pp. 302-303 / Jet d'humeur