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Madame de Sévigné et nous
Napoléon
Longtemps proposée en modèle épistolaire dans les pensionnats de jeunes filles, et à cet effet, amputée et déformée, Mme de Sévigné a eu bien du mal à trouver sa vraie place dans notre Panthéon littéraire ; une critique de tradition misogyne reprit à son compte le mot de Napoléon : « Elle a tant de charme et de grâce ; mais quand on a beaucoup lu, il ne reste rien. Ce sont des oeufs à la neige, dont on peut se rassasier sans charger son estomac. » Mémorial Un Jules Lemaitre ira jusqu'à dire que « la pauvre n'avait pas d'idées générales » et la définit comme « une mère-La-Joie ». Seul, Sainte-Beuve lui reconnaît une pensée et une conscience religieuse en faisant d'elle une des figures de proue de l'aile mondaine du jansénisme dans son Port-Royal. Claudel, dans un article intitulé « La dame en rouge » (OEuvre en prose, La Pléiade) évoque un tempérament solide, nourri de certitudes « jusque-là ».
![]() Marcel Proust
C'est à Marcel Proust que nous devons la vraie découverte de Mme de Sévigné. Il fait d'elle, dans La Recherche du temps perdu, l'auteur de prédilection de M. de Charlus comme de la grand-mère du narrateur. Le premier célèbre en elle les qualités d'un discours amoureux, plus convaincant que celui des héros de Racine ; la seconde, l'art de trouver l'expression juste pour toutes les circonstances affectives de la vie. Elle lui apprend à se défier de la « Sévigné de tout le monde » et d'apprendre à la « goûter par le dedans ». Le narrateur, conquis, sent grandir son admiration à mesure qu'il avance dans sa lecture. Il découvre dans les Lettres un art impressionniste proche de celui d'Elstir (Monet) et va jusqu'à parler de « l'aspect Dostoievski » des Lettres : « Ne peint-elle pas les paysages comme lui les caractères ? »
![]() Virginia Woolf Virginia Woolf dégage des Lettres la matière d'un roman constitué comme Mrs Dalloway du déroulement dans le temps réel d'un vrai flux de conscience. « Elle serait aujourd'hui un romancier parmi les plus grands. Elle nous semble, comme la vie, inépuisable. » (The Death of the moth, Hogarth Press, 1942).
![]() Thornton Wilder Dans Le Pont du roi saint Louis (Albin Michel, 1929), le romancier américain Thornton Wilder inscrit les Lettres de la marquise parmi les chefs-d'oeuvre universels de la littérature amoureuse : « Toute son existence s'était retirée dans le centre brûlant de son cerveau. Sur ce théâtre se déroulaient des dialogues sans fin avec sa fille, des réconciliations impossibles, des scènes éternellement renaissantes de remords et de passion. » Ce que nous goûtons le plus aujourd'hui, ce sont précisément ces défauts qu'elle signalait elle-même dans ses lettres : « le fagotage », la « rhapsodie », c'est-à-dire une forme éclatée, protéiforme, désinvolte : une littérature en liberté.
![]() La mort et l'éternité
« mourir autrefois » La correspondance de Mme de Sévigné est un long memento mori : mort de Mme de La Trousse, tante de la marquise, atteinte d'hydropisie, et dont la lente agonie empêche sa nièce de rejoindre la Provence ; mort inopinée de l'académicien Chapelain, dans laquelle elle voit la main de Dieu humiliant « l'orgueil des philosophes » ; mort à la guerre de Turenne, atteint d'« un boulet de canon tiré de toute éternité » ; mort brutale du jeune chevalier de Grignan ; mort de La Rochefoucauld, après une longue maladie, de Mme de La Fayette après une vie de souffrances méconnues ; mort de l'empoisonneuse la Voisin exécutée en place de Grève. La mort ne se camoufle pas au XVIIe siècle, elle s'exhibe en pompe funèbre (celle du chancelier Séguier), par le biais des sermons et des oraisons, fréquentés comme des spectacles, elle se propose comme sujet de méditation. Toute mort envisagée est une répétition de la nôtre.
![]() L'amour et la mort L'idéal n'est pas, aux yeux de la marquise, de mourir vite, mais comme pour la plupart de ses contemporains, de prendre du temps pour se mettre en règle avec les hommes et avec Dieu (Cf. Mourir autrefois de Michel Vovelle, Julliard, 1974). En tant que chrétienne, Mme de Sévigné se sent déchirée entre son amour pour la créature - Mme de Grignan - et l'amour dû au Créateur : « Je demande à Dieu de me faire la grâce de l'aimer un jour comme je vous aime. » On lui refusa même une fois l'absolution pour cet aveu en confession. Cet obstacle à son salut l'inquiète, elle ne le résoudra qu'avec le temps. Plusieurs témoignages, dont celui de son gendre, témoignent de sa fin sereine et exemplaire, à Grignan, le 17 avril 1696 (Mme de Sévigné devant Dieu, par Roger Duchêne, Desclée de Brouwer).
« Je suis embarquée dans la vie sans mon consentement ; il faut que j'en sorte, cela m'assomme ; et comment en sortirai-je ? Par où ? Par quelle porte ? Quand sera-ce ? En quelle disposition ? Souffrirai-je mille et mille douleurs qui me feront mourir désespérée ? Aurai-je un transport au cerveau ? Mourrai-je d'un accident ? Comment serai-je avec Dieu ? Qu'aurai-je à lui présenter ? La crainte, la nécessite, feront-elles mon retour vers lui ? (...) Je m'abîme dans ces pensées, et je trouve la mort si terrible, que je hais plus la vie parce qu'elle m'y mène, que par les épines qui s'y rencontrent. Vous me direz que je veux vivre éternellement. Point du tout ; mais si on m'avait demandé mon avis, j'aurais bien aimé à mourir entre les bras de ma nourrice : cela m'aurait donné le ciel bien sûrement et bien aisément ; mais parlons d'autre chose. » 16 mars 1672.
![]() L'amour et le discours amoureux
« Je ne veux point que vous disiez que j'étais un rideau qui vous cachait, tant mieux si je vous cachais, vous êtes encore plus aimable quand on a tiré le rideau. » 15 février 1671. « Me voici à la joie de mon coeur, toute seule dans ma chambre, à vous écrire paisiblement ; rien n'est si agréable que cet état. » 13 mars 1671. « C'est une chose étrange qu'une imagination vive qui représente toutes choses comme si elles étaient encore ; sur cela on pense au présent, et quand on a le coeur comme je l'ai, on se meurt. » 24 mars 1671.
![]() L'art d'aimer par les mots La lettre n'est pas un genre innocent : dans les Liaisons dangereuses, Laclos nous montre qu'elle enferme l'autre, l'enchaîne, le séduit, le tue au besoin. Depuis toujours les recueils d'art épistolaire ont appris à maîtriser la précieuse stratégie des mots. Cicéron, Pline, les Pères de l'Église, Erasme ou l'Arétin veulent donner l'illusion suprême de la pure nature par l'oubli de l'art même. Du moins en apparence. La rhétorique de « la négligence », chère aux écrivains aristocratiques et mondains, met à son tour au XVIIe siècle l'accent sur ce fameux naturel, surtout dans la lettre galante où il est de bon ton de se montrer virtuose dans le jeu verbal de l'art d'aimer.
![]() L'amour, unité de la lettre La chance littéraire de Mme de Sévigné est que la séparation d'avec sa fille, à la suite de son départ pour la Provence, l'ait obligée pour survivre affectivement à substituer à l'impossible présence celle sublimée d'un échange épistolaire régulier. Dans quelle mesure le dialogue amoureux n'est-il pas surtout pour la marquise l'occasion de se dire dans un monologue infini, à qui tous les détails sont permis ? Livrée malgré elle, pieds et poings liés, à la littérature, Mme de Sévigné ? Peut-être. Mais le narcissisme - ou le solipsisme - y trouvent leur compte. Pas une fois, la marquise ne reproduit dans ses centaines de lettres à sa fille la même formule finale. L'inquiétude, la joie, le doute, la volonté de plaire fournissent une gamme des plus diverses : « Elle s'efforce d'intéresser et d'amuser, afin qu'on lui pardonne d'attendrir. » (Lamartine). Le désordre de la lettre fait son harmonie et l'émotion permet toutes les associations de sujets et de propos. Il faut croire que la marquise réussit à séduire son public réduit à une seule personne (à laquelle nous nous substituons aujourd'hui sans peine et sans effraction) puisque les réponses régulières de Mme de Grignan, faux « être de fuite », permirent les lettres de Mme de Sévigné. Lassante ou fascinante, la passion de Mme de Sévigné pour sa fille, unique dans l'histoire des lettres - on n'en retrouve qu'un écho affaibli au XVIIIe siècle, dans les Lettres très british, de Lord Chesterfield à son fils - fait sans aucun doute de la marquise un de nos plus grands égotistes en même temps qu'un de nos plus grands maîtres de l'amour.
![]() Lettre à Mme de Grignan, 31 mai 1671
Mlle du Plessis est tout justement comme vous l'avez laissée. Elle a une nouvelle amie à Vitré, dont elle se pare, parce que c'est un bel esprit qui a lu tous les romans et qui a reçu deux lettres de la princesse de Tarente. J'ai fait dire méchamment par Vaillant que j'étais jalouse de cette nouvelle amitié, que je n'en témoignerais rien, mais que mon coeur était saisi ; tout ce qu'elle a dit là-dessus est digne de Molière. C'est une plaisante chose de voir avec quel soin elle me ménage, et comme elle détourne adroitement la conversation pour ne point parler de ma rivale devant moi ; je fais aussi fort bien mon personnage. Mes petits arbres sont d'une beauté surprenante. Pilois les élève jusqu'aux nues avec une probité admirable. Tout de bon, rien n'est si beau que ces allées que vous avez vu naître.
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