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Un autre sentiment de la nature
Paysages en mouvement
Prise entre les nécessités économiques du voyage de Bretagne et les nécessités affectives du voyage de Provence, vers « la belle Maguelone », Mme de Sévigné voyage bien plus que la plupart de ses contemporains.
Nous descendons avec elle la Loire et le Rhône, en coche d'eau, ou en carrosse nous traversons les chemins de France, pas toujours très sûrs. La marquise s'arrête chez des amis, comme les Guitaut, à Epoisse ou les Du Gué à Lyon, nous allons de châteaux en auberges, nous entendons tomber la pluie : « Ainsi, coffres qu'on rapporte, mulets qu'on dételle, filles et laquais qui se sèchent pour avoir seulement traversé la cour... » 20 décembre. 1672 Nous la voyons avancer à travers la France profonde : « Nous sommes montés dans le bateau à six heures par le plus beau temps du monde ; j'y ai fait mettre le corps de mon grand carrosse, d'une manière que le soleil n'a point entré dedans : nous avons baissé les glaces ; l'ouverture du devant fait un tableau merveilleux. (...) Nous avons mangé du potage et du bouillon tout chauds ; on a un petit fourneau, on mange sur un ais dans le carrosse, comme le Roi et la Reine... » 9 mai 1680.
![]() Paysages vus et rêvés
Mme de Sévigné est une fine observatrice de la nature qui sait qu'un printemps est d'abord rouge avant d'être vert, qui se plaît à découvrir « les premiers petits commencements du printemps » et à jouir de « ces jours de cristal où on ne sent ni le chaud ni le froid ». Elle aime avec passion le parc de Livry et celui des Rochers - dont elle a commandé le dessin à Le Nôtre - en conformité avec sa vie intérieure : une allée s'appelle « l'humeur de ma fille », l'autre : « l'humeur de ma mère ». « La fausse campagne » de Paris fait qu'elle n'en aime que plus la véritable. Les montagnes de Provence l'angoissent un peu, elle leur préfère les horizons ouverts de l'Île-de-France qui donnent sur la rêverie et sur l'infini. Elle aime les arbres comme des personnes, mesure leur croissance à travers le temps, se désole que les besoins d'argent aient conduit son fils à sacrifier la belle forêt du Puron et imagine pleurer, comme Ronsard, les Hamadryades, ces nymphes cachées sous l'écorce. « L'entre chien et loup » et le clair de lune sont ses moments favoris. Proust cite avec enthousiasme un de ses nocturnes en relisant la lettre où apparaît le clair de lune : « Je ne pus résister à la tentation, je mets toutes mes coiffes et casaques qui n'étaient pas nécessaires, je vais dans ce mail dont l'air est bon comme celui de ma chambre, je trouve mille coquecigrues, des moines blancs et noirs, plusieurs religieuses grises et blanches, du linge jeté par-ci, par-là... »
![]() Le corps dans tous ses états
Le souci de la santé
Armée d'une « triomphante santé », la marquise ne se sentit rappelée à sa condition de mortelle qu'en 1676 (à l'âge de cinquante ans) par une atteinte de rhumatisme à la main droite, qu'elle soigna par une cure à Vichy, où elle but à la source et subit l'épreuve douloureuse de la douche, tout en s'amusant au spectacle de la vie mondaine et galante d'un thermalisme à ses débuts. La correspondance fourmille d'informations sur les remèdes : or potable, émétique, eau de la reine de Hongrie, poudre Delorme, etc., sur les pratiques mêlées de la saignée et de la purgation ! Molière n'est pas loin. Mme de Sévigné consulte beaucoup (Pecquet, Fagon) dès qu'il s'agit de la santé de ceux qu'elle aime (« J'ai mal à votre poitrine »), se préoccupant de trouver les meilleures nourrices pour ses petits-enfants, s'inquiétant continuellement des « coliques » (règles) de Mme de Grignan, du danger que lui font craindre ses grossesses successives, de sa maigreur, de ses maux de gorge...
![]() Joies du corps
En ce XVIIe siècle chrétien du corps mortifié, en une société de cour où l'individu, corseté, emperruqué, rituellement maquillé et paré ne se présente que sous le masque et la convention, les Lettres de Mme de Sévigné renvoient sans cesse à un corps vrai : plateur de dos ou belle gorge de sa fille, nez carré de sa petite-fille Marie-Blanche, belles jambes de tel gentilhomme : le regard de la marquise isole des détails significatifs sinon réalistes. On est loin des évocations idéales et abstraites des romans de l'époque. La mode l'enchante et « l'entraîne » : elle s'attarde sur les toilettes de la belle Montespan « beauté à faire admirer de tous les ambassadeurs », détaille les attraits de sa propre robe de chambre, se plaint du vilain manteau noir de Mme de Grignan, apprend à sa fille l'art de se coiffer à la « hurluberlu ». La beauté de sa fille est son beau souci mais elle-même n'est pas indifférente à l'art de plaire. Ce qui lui importe surtout est l'élégance du mouvement et du maintien. L'art qu'elle aime par-dessus tout est la danse où elle excelle, comme sa fille qui a figuré dans les ballets de cour du jeune roi. Sévigné se plaît autant à détailler les courantes et les passe-pieds de la belle société de Rennes que les « dégognades » des bohémiennes auxquelles les curés « trouvent un peu à redire ».
![]() Du côté d'Éros
Elle et eux
Une sorte de mystère continue de planer sur la vie amoureuse de Mme de Sévigné. « Hélas, lui fait dire le Segraisiana, j'aime M. de Sévigné sans l'estimer et lui m'estime sans m'aimer. » Elle a 26 ans en 1651, lorsque son mari est tué en duel pour les beaux yeux d'une maîtresse. Avec lui, elle s'était compromise dans des sociétés un peu mêlées, au point de s'être vu éconduite de l'hôtel d'Harcourt pour s'être montrée « trop » guillerette (Tallemant des Réaux). Jeune veuve séduisante et spirituelle, et de plus assez fortunée, la marquise est très courtisée : l'Histoire amoureuse des Gaules de Bussy Rabutin en fait foi ; mais comme le cousin Bussy lui a fait des avances qu'elle a repoussées, il s'en venge en la traitant d'allumeuse quelque peu frigide (Histoire de Mme de Cheneville). Il semble qu'elle ait eu par la suite un penchant pour le duc de Ludres dont elle est la première à sourire : mais rien de concret. Plus âgée, elle se vit même demander sa main par le duc de Luynes : en vain. Il faut dire que la condition de veuve est enviable au XVIIe siècle : elle garantit une vraie indépendance morale et financière. A l'égard des réalités physiques de l'amour, Mme de Sévigné manifeste une totale franchise et une grande liberté d'expression. A preuve ses relations avec son fils Charles, dont elle reçoit avec humour les confidences de galant, elle le raille d'avoir attrapé une chaude-pisse sous « le dais d'une duchesse » et de se trouver épuisé de ses excès amoureux : « Il lui semblait voir autour de lui... des tétons, des cuisses, des panerées de baisers... : il était comme les chevaux rebutés d'avoine. » 17 avril 1671.
![]() Procès de l'amour
Elle ne craint pas d'évoquer ses cas d'impuissance sexuelle, pas plus que de recommander à M. de Grignan de pratiquer la continence pour éviter de mettre sa femme enceinte. Les passions érotiques soulèvent toujours sa réprobation, que ce soit la folie de Mme Paul, veuve de son jardinier, avec un lourdaud qui la bat, que ce soit le consentement de Mlle de Vaubrun à se faire enlever par le brutal « Cassepot » 25 mars 1689. Nul témoignage contemporain ne rend compte de la moindre faiblesse de la marquise en ce domaine. Déçue cruellement par son époux, sa passion pour sa fille prouve peut-être sa méfiance des hommes, dont son amie Mme de La Fayette a pu se souvenir en écrivant La Princesse de Clèves. Y avait-elle des prédispositions ? Mme de La Fayette, en 1659, écrivait « sous le couvert d'un inconnu », cette phrase révélatrice sur la marquise : « Vous êtes naturellement tendre et passionnée ; mais à la honte de notre sexe, cette tendresse vous a été inutile et vous l'avez enfermée dans le vôtre... » Recueil des portraits de Mademoiselle.
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