Le roman des lettres
Une culture éclectique
Le roman des lettres
Le « livre à venir »
Le livre de Mme de Sévigné (trois mille lettres environ dans l'édition de la Pléiade) s'est fait malgré elle, de l'addition de ses lettres ou plutôt de leurs copies. Tel qu'il est, il se lit comme une traversée de l'existence, tel ce « livre à venir », livre idéal dont a rêvé Maurice Blanchot, qui ne s'achève qu'avec la mort : « C'est ce chien de Barbin qui me hait parce que je ne fais pas des Princesse de Montpensier », écrit la marquise faisant allusion aux romans de son amie La Fayette.
Si elle-même ne fut pas romancière (ses « narrations » dans le courant des lettres proposent souvent de mini-romans, « histoires tragiques » ou « histoires comiques »), c'est qu'à l'instar de Nicole, de Pascal, de l'esthétique de Port-Royal, elle méprise un peu les conventions et les artifices de la fiction, qu'elle goûte fort en tant que lectrice.
Les éditions
Grâce à des copies que le fils aîné de Bussy avait fait établir, Mme de Sévigné naît à la littérature en 1726, sous forme d'un recueil de quelques lettres « contenant beaucoup de particularités de l'histoire de Louis XIV ». Piquée, Mme de Simiane, petite fille de la marquise et son héritière, commande une première édition que le succès oblige à amplifier : sélection sévère et coupes nombreuses sont de rigueur.Après sa mort, et à travers le XIXe siècle, le recueil des Lettres progresse et s'enrichit, en même temps que se multiplient des éditions partielles qui, destinées à l'école, affadissent et castrent le texte original. Il fallut attendre l'édition Duchêne dans la Pléiade (1973) pour disposer d'une Sévigné au plus proche d'elle-même. Mais beaucoup de lettres ont à jamais disparu.
1725
Première édition (31 lettres).
1726
Deux éditions subreptices à Rouen et à La Haye.
1734
Première édition Perrin, surveillée par Mme de Simiane.
1754
Seconde édition Perrin (8 volumes de lettres).
1820
Découverte du manuscrit Grosbois, copie des autographes commandée par Bussy.
1862
Édition des Grands Écrivains de France (Hachette) en 14 volumes.
1873
Découverte par Capmas d'une seconde et meilleure copie des autographes à Semur-en-Auxois.
D'où publication de deux volumes de supplément à l'édition Hachette.
1953-57
Première édition de la Pléiade en 3 tomes (Gérard-Gailly).
1973
Édition de Roger Duchêne dans la Pléiade, à partir de la comparaison de tous les états
de textes existants (3 volumes).
Une culture éclectique
Les « bons maîtres »
Ménage et Chapelain, doctes hommes de lettres frottés de mondanité, fréquentèrent bien le milieu des Coulanges mais ne furent sans doute pas ces « bons maîtres » qui donnèrent à Mme de Sévigné sa brillante formation : celle-ci se poursuivit en fait toute sa vie par le commerce du monde et des livres. Elle savait les belles lettres, l'italien, l'espagnol, un peu de latin, le chant, la musique et la danse, où elle excella. Elle dut apprendre l'histoire et la géographie, et ses lettres la montrent à son aise dans les chiffres et dans l'économie. La pratique ardente et diversifiée de la lecture parcourt la plupart des lettres : solitaire et source de méditation comme lorsqu'elle lit saint Paul, saint Augustin, les Pères de l'Église, Pascal, Nicole, Malebranche ou l'Histoire des Juifs de Flavius Josèphe, livres d'édification qui l'aident sur le chemin du salut (elle aime tant les Essais de morale de Nicole qu'elle voudrait pouvoir en faire un bouillon pour l'avaler).
Théâtre et roman
Mais aussi lectures en commun (en particulier avec son fils, excellent lecteur) pour Virgile, Tacite, L'Arioste, Le Tasse, les poètes (elle ne cesse de citer La Fontaine, son Dieu : « Il faut prier pour ceux qui n'entrent pas dans le charme des fables de La Fontaine ! »), pour le théâtre : Molière, inlassablement, dont elle lit et relit toutes les oeuvres et en vérifie les « applications » dans la vie, Corneille, héroïque, qui « enlève l'âme » et dont les tirades « font frissonner », l'auteur aux valeurs héroïques de sa jeunesse, qu'elle trouve infiniment supérieur à Racine, trop galant et trop courtisan à ses yeux.
Elle avoue, elle dont l'imagination est si vive et qui se plaît aux « relations », sa faiblesse pour les romans, pas seulement les chefs-d'oeuvre d'un classicisme resserré comme La Princesse de Clèves, ou cette Bible de la préciosité qu'est L'Astrée, mais aussi les grands romans baroques à la mode comme la Clélie ou Le Grand Cyrus de Mlle de Scudéry, ou la Cléopatre de La Calprenède, dont sa fille, la cartésienne Grignan la raille. Sévigné, qui n'aime pas la thèse des animaux-machines, comme La Fontaine, s'enchante du merveilleux tout comme lui : « La beauté des sentiments, la violence des passions, la grandeur des événements et le succès de leur redoutable épée, tout cela m'entraîne comme une petite fille ; j'entre dans leurs affaires. » 12 juillet 1671.
Lire, pour elle, apprend à bien dire et à bien écrire : sa conception de la culture n'est pas spéculative. Toute la sagesse du monde doit nourrir la nôtre : à ce titre, tout comme Montaigne qu'elle pratiqua assidûment, elle sut aussi se servir des expériences de la vie quotidienne : un mot de Mme Cornuel, bourgeoise forte en gueule, ou de Ninon de Lanclos rejoignent en vérité un vers de La Fontaine ou une scène de Molière.