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Nathalie Sarraute / Nathalie Sarraute aujourd'hui, Ici (1995)
 

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« Ici, c'est ce qui se passe à un certain moment, "ici". Je n'ai pas écrit "je" ou "nous". Nous ne disons jamais à l'intérieur de nous-même "je" ou "nous". Ce sont des mots que nous n'employons pas. Tout cet espace intérieur que j'ai nommé "ici" est occupé à chaque instant par quelque chose ; certains "instants" qui se passent là, ici, en nous. Dans cet espace mental qui n'est ni "je", ni "nous". »
(N.S., Entretien avec Laurence Liban, Lire, n° 238, septembre 1995.)

Dès sa publication à l'automne 1995, Ici remporte l'adhésion immédiate du public. Jamais sans doute, sauf dans Enfance, l'investigation de ces « fugaces mouvements intérieurs, à la limite de l'insaississable », qui est l'enjeu de toute la carrière de l'écrivain, n'a trouvé d'approche plus dramatique et plus intime.

En vingt textes brefs comme Tropismes et L'Usage de la parole, surgissent ces instants d'instabilité : trous de mémoire, conversations, expressions convenues, coqs-à-l'âne, des mots qui viennent de là-bas, et qui font intrusion « ici », « dans une conscience qui ne se dit pas ». Et chaque fois la brèche se colmate, l'apaisement revient lors-que les mots, retrouvés, désarmorcés, sont maîtrisés. Magnifiquement le livre se clôt sur la phrase de Pascal : « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie », des mots « inatteignables, inviolables » que rien ne saurait transcender, mais la vie revient encore une fois « ici » comme un défi, avec « Arcimboldo », l'un des mots recherchés au départ.

Ici, p. 181


« Qu'il fasse venir ici cela et encore cela, tout ce qui lui chante, ces fleurs, ces légumes, ces fruits, ces objets incongrus, ces bêtes étranges, qu'il en dispose comme bon lui semble... Arcimboldo, l'assurance même. L'affirmation. Le défi. Arcimboldo. Tout ici n'est que lui. Arcimboldo. »

Ici, p. 178-179


Quand ils surgissent, c'est à un de ces rares moments où disparaît d'ici toute impureté, le plus petit obstacle qui pourrait tant soit peu les gêner, entraver leur mouvement...

Alors ils arrivent... ne dirait-on pas qu'à leur approche tout se ranime, se met à vibrer... ils remontent de ces fonds où ils sont un jour tombés, et se déploient... « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie. »

Des mots qui résonnent sans bruit, venus de nulle part, adressés à personne, prononcés sur aucun autre ton que leur ton à eux, créé par eux, le seul ton qui puisse être parfaitement juste, parfaitement conforme à ce qu'ils sont...

« Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie ». La forme de chaque mot, l'écart entre eux, le plus exact qui soit, permet à chacun d'eux de grandir, de s'étirer, et puis au contact de celui qui le suit de se dilater, de s'étendre plus loin, de s'envoler toujours plus haut, encore plus haut, sans fin...

Et tout ici porté par ces mots, adhérant entièrement à eux, se dilate, s'étire, s'étend, s'élève... jusqu'où ?... on n'en peut plus, le coeur vous manque...

Et puis quand emporté jusque là où il n'est plus possible d'avancer... « m'effraie » tombe... « m'effraie »... la palpitation d'un oiselet abattu en plein vol, gisant à terre... « m'effraie »... le frémissement de ses ailes encore tièdes, vivantes...