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Nathalie Sarraute / Usage de la parole, usage de l'écrit
 

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« Ce que nous ressentons n'est inscrit nulle part. »
(Tu ne t'aimes pas)

Ce que dénonçaient implicitement les romans des années soixante, « le totalitarisme jusque dans l'énonciation », devient l'enjeu essentiel de la recherche littéraire de Nathalie Sarraute dans les vingt dernières années. Retour aux sources mêmes de l'oeuvre, dégagées de toute fiction, L'Usage de la parole, publié en 1980 et les deux livres qui l'entourent, « disent les imbéciles », publié en 1976, et Tu ne t'aimes pas, publié en 1989, traduisent la « création à l'état naissant » et son impossible « mise en mots » en une succession de textes dont chacun met en scène l'effraction, la béance provoquée par le langage.

 

« disent les imbéciles »
1976

Les tropismes du roman « se développent en deux oppositions, liées l'une à l'autre et qui s'enchevêtrent.

La première se fonde sur cette évidence - ou est-ce une folie ? - que chacun de nous est à lui seul l'univers entier, qu'il se sent infini, sans contours. En même temps il voit tous les autres comme des personnages, qu'ils soient simplifiés à l'extrême ou à facettes multiples, et il sait que lui-même en est un pour eux : un personnage qu'on lui impose ou qu'il impose. Ce continuel "jeu des statues" comporte nécessairement des classements, des hiérarchies : les "suprêmement intelligents", les "imbéciles"...

L'autre opposition est celle de l'idée libre, vivante, indépendante, et de l'idée enchaînée aux personnages qui la produisent ou la soutiennent, pétrifiée par le mépris : "disent les imbéciles", ou par le culte, le conformisme et la terreur. »
(N.S., Prière d'insérer de « disent les imbéciles ».)

« disent les imbéciles », p. 52-53


Des imbéciles. Imbéciles. Les imbéciles. C'est à ne pas croire. C'est lui qui vient de dire ça. Lui-même. C'est de sa propre bouche que sont sortis ces mots étonnants : des imbéciles.

Ces gens-là, regardez, je vous les désigne, regardez-les bien. Vous voyez, ce sont des imbéciles. Les voici. Ils se nomment ainsi. Ils sont là, devant nous, immobilisés. Ils sont tout raides... comme inanimés... Ils sont emmaillotés soigneusement, entourés de bandelettes, sur leur visage des masques peints ont été posés...

Mais petit à petit, à les observer de si près... vous ne trouvez pas qu'on éprouve une sensation... vous ne la reconnaissez pas ? C'est la même que tout à l'heure... On se sent curieusement engourdi, ankylosé... c'est comme un début d'asphyxie dans un air confiné, dans un lieu hermétiquement clos... Nous avons été enfermés avec eux... avec ces momies... c'est un tombeau, un sarcophage... et nous-mêmes...

 

L'Usage de la parole
1980

Le livre reprend la forme poétique des Tropismes, des morceaux distincts sur un même sujet : l'usage de la parole, « Voici des mots », titre primitif du manuscrit.

L'écrivain a abandonné la rédaction continue de ses précédentes oeuvres et composé séparément les dix textes du recueil, auxquels elle a donné pour titre les paroles convenues (« Ich sterbe », « Le mot Amour ») ou banales, « passe-partout », mais aussi « passe-muraille » (« Mon petit », « Ne me parlez pas de ça »...) qui déclenchent en elle, et chez le lecteur qu'elle entraîne dans son jeu, les ondes infinies des tropismes.

Mais, comme toujours, le premier texte du roman est celui qui a généré l'ensemble, et les derniers mots de Tchekhov « Ich sterbe », « Je meurs », seront les premiers mots indicibles à se figer dans un « arrachement terrible ».

« Ce ne sont là, vous le voyez, que quelques légers remous, quelques brèves ondulations captées parmi toutes celles, sans nombre, que ces mots produisent. Si certains d'entre vous trouvent ce jeu distrayant, ils peuvent - il y faut de la patience et du temps - s'amuser à en déceler d'autres. Ils pourront en tout cas être sûrs de ne pas se tromper, tout ce qu'ils apercevront est bien là, en chacun de nous : des cercles qui vont s'élargissant quand lancés si loin et avec une telle force tombent en nous et nous ébranlent de fond en comble ces mots : Ich sterbe. »

(L'Usage de la parole, p. 17-18.)

L'Usage de la parole, p. 11


Ich sterbe. Qu'est-ce que c'est ? Ce sont des mots allemands. Ils signifient je meurs. Mais d'où, mais pourquoi tout à coup ? Vous allez voir, prenez patience. Ils viennent de loin, ils reviennent (comme on dit : « cela me revient ») du début de ce siècle, d'une ville d'eaux allemande.

Mais en réalité ils viennent d'encore beaucoup plus loin... Mais ne nous hâtons pas, allons au plus près d'abord. Donc au début de ce siècle - en 1904, pour être plus exact - dans une chambre d'hôtel d'une ville d'eaux allemande s'est dressé sur son lit un homme mourant. Il était russe. Vous connaissez son nom : Tchekhov, Anton Tchekhov.

 

Tu ne t'aimes pas
1989

« Vous ne vous aimez pas ». De cette phrase banale, plaquant sur un être complexe, indéfinissable, une image figée qui déclenche chez lui étonnement et stupeur et qui aboutit à sa désintégration est parti le livre de Nathalie Sarraute. Dans ce roman à voix multiples, face à ceux qui prononcent complaisamment des mots révélateurs de leur adhésion à une idée toute faite, à une convention valorisante (« vingt ans de bonheur »), surgissent « les tropismes chez "nous" qui les écoutons, "nous", c'est-à-dire tous ces personnages, ces consciences qui composent cet être-là qui dit "nous". "Nous", à tour de rôle, ce sont toutes les voix qui composent le "je", le "je" qui appréhende, qui réfléchit, qui voit les personnages hors de lui. »
(N.S., « À voix nue », cinquième entretien avec Danièle Sallenave, France Culture, 26 mars 1992.)

« Ce que nous ressentons n'est inscrit nulle part ». Superbe variation sur les limites du langage, Vous ne vous aimez pas, comme « disent les imbéciles », ne reçut pas l'accueil enthousiaste que le public et la critique avaient réservé aux pièces de l'écrivain sur le même thème.

Tu ne t'aimes pas, p. 9-10


- « Vous ne vous aimez pas. » Mais comment ça ? Comment est-ce possible ? Vous ne vous aimez pas ? Qui n'aime pas qui ?
- Toi, bien sûr... c'est un vous de politesse, un vous qui ne s'adressait qu'à toi.
- À moi ? Moi seul ? Pas à vous tous qui êtes moi... et nous sommes un si grand nombre... « une personnalité complexe »... comme toutes les autres... Alors qui doit aimer qui dans tout ça ?
- Mais ils te l'ont dit : Tu ne t'aimes pas. Toi... Toi qui t'es montré à eux, toi qui t'es proposé, tu as voulu être de service... tu t'es avancé vers eux... comme si tu n'étais pas seulement une de nos incarnations possibles, une de nos virtualités... tu t'es séparé de nous, tu t'es mis en avant comme notre unique représentant... tu as dit « je »...