Publications et écrit

 Retour à la liste
des auteurs

Nathalie Sarraute / Le théâtre
 

 précédent | suivant 

Isma, ou Ce qui s'appelle rien
1970

« Quant au sujet, il est chaque fois ce qui s'appelle "rien", qui est le second titre d'une de mes pièces. [...] Claude Régy, non sans un certain courage, a mis en scène Isma. Lui a, au contraire [de Jean-Louis Barrault] , conservé au texte le premier rôle. Même pas le premier rôle : le rôle unique. Dans sa mise en scène, rien ne vient en distraire. Les acteurs s'y soumettent à la lettre, en suivant, en isolant toutes ses nuances, en amplifiant à peine son rythme. Assis côte à côte sur la scène, face au public, ils bougent peu, se lèvent, se rassoient, quand le mouvement du texte les fait se lever, puis se rasseoir. Ils ne se lèvent tous et ne font cercle qu'une seule fois, quand l'un d'entre eux quitte la scène, pour donner l'impression de le chasser - comme le texte pouvait le suggérer. Toutes les répétitions étaient le décorticage minutieux et très sensible de chaque vibration du langage. Claude Régy a fait voir chaque pli, chaque froissement, tous les grains de la peau du gant retourné. »
(N.S. « Le gant retourné », article cité, 1975.)

Isma, p. 109


Elle : Alors... mais est-ce possible ? Vous aussi... à partir de choses comme ça... Isma... Isma...
Lui : Arrête, tu vas leur faire peur...
Elle, excitée : Isma. Isma. Ma. Ma... Capitalisma. Syndicalisma. Structuralisma. Cette façon qu'il a de prononcer isma... Le bout se relève... ça s'insinue... Plus loin. Toujours plus loin. Jusqu'au coeur... Comme un venin... Isma... Isma...
H. 2 : Ah là, il faut que je vous arrête. Là il y a quelque chose de trop évident... ça tombe sous le sens...
Elle : Quoi donc ?
H. 2 : Cette façon de prononcer les mots en isme, ça vous frappe, n'est-ce pas ?
Elle : Oui. Isma... À la fin des mots...

 

C'est beau
1975

« Trois personnages, un couple et son fils, occupent la scène, mais il s'agit d'une sensation qui fait qu'en présence de certaines gens, on ne peut pas goûter quelque chose, on ne peut pas ressentir cette joie que procure la musique ou un tableau par exemple. Ce couple en présence du fils ne peut pas dire "c'est beau". »
(N.S., Le Monde, 23 octobre 1975.)

C'est beau reprend à la scène le thème de Vous les entendez ?, la contestation de l'oeuvre d'art, le « heurt de la sensibilité entre gens qui s'aiment ».

C'est beau, p. 81


Elle, prenant sur elle : Si, j'ose, tu vois : « C'est beau ». Et même je te montre. Je l'étale... tiens, tu vois, devant toi. Et je dis - tu entends ? - C'est beau... Et je te demande, à toi : Tu ne trouves pas ?
Silence.
Mais dis quelque chose !
Le Fils : Eh bien, il n'y a rien à faire... c'est plus fort que moi, je me rétracte. Dans un instant (voix terrible pour rire) je vais, comme la pieuvre, sécréter... une encre noire va se répandre... Regarde papa, il est déjà tout recroquevillé...
Elle et lui, voix blanches : Tu ne trouves pas ça beau ? Tu détestes ça... tout ça...
Le Fils, condescendant : Mais non, voyons... il ne s'agit pas de ça...
Eux, avec espoir : Pas de ça... Oh mon chéri... de quoi alors ?
Le Fils : C'est... mais ça me gêne de vous le dire... je vais vous choquer...
Elle : Non, non, je t'en prie, dis-le...
Le Fils, hésitant : Eh bien, c'est cette expression « C'est beau »... ça me démolit tout... il suffit qu'on plaque ça sur n'importe quoi et aussitôt... tout prend un air...
Elle : Oui... je crois que je vois...

 

Elle est là
1980

« Ma pièce est une défense de la liberté de penser. On peut être du côté de mon personnage féminin ou au contraire lui donner tort de refuser la discussion, puisque les idées doivent être débattues librement au grand jour. »
(N.S., L'Humanité, 12 mai 1980.)

Elle est là, p. 58-59


C'est drôle, maintenant je crois que je commence pour la première fois à comprendre... Une petite chose, une toute petite chose sans importance vous conduit parfois là où l'on n'aurait jamais cru qu'on pourrait arriver... tout au fond de la solitude... dans les caves, les casemates, les cachots, les tortures, quand les fusils sont épaulés, quand le canon du revolver appuie sur la nuque, quand la corde s'enroule, quand la hache va tomber... à ce moment qu'on nomme suprême... avec quelle violence elle se redresse... elle se dégage hors de son enveloppe éclatée, elle s'épand, elle, la vérité même... la vérité... elle seule... par sa seule existence elle ordonne... tout autour d'elle, docilement, rien ne lui résiste... tout autour d'elle s'ordonne... elle illumine... (la lumière baisse)... quelle clarté... quel ordre... Ah voilà... c'est le moment... c'est la fin... Mais juste pour moi, mais moi je ne suis rien, moi je n'existe pas... et elle, avec quelle force... hors de son enveloppe éclatée, elle se dresse, elle se libère, elle se répand... elle éclaire... (la lumière baisse)...

 

Pour un oui ou pour un non
1982

« Pour un oui ou pour un non est un travail de recherche non seulement sur le ressenti mais aussi sur sa manière de s'exprimer à l'extérieur, et notamment dans l'intonation. Quelque chose d'infime, une intonation, a été interprétée par quelqu'un et cela a déclenché un drame intérieur. C'est le comble du théâtre ; une interprétation de ce qui est dit et comme c'est dit, qu'est-ce que ça recèle et qu'est-ce que ça révèle. »
(N.S., Acteurs, mars 1986, n° 34.)

Pour un oui ou pour un non, p. 13


H. 1 : C'est pour ça qu'avec moi, tu as pris des précautions... rien de voyant. Rien d'ouvert...
H. 2 : On peut me comprendre... « Rompt pour un oui ou pour un non... » Tu te rends compte ?
H. 1 : Maintenant ça me revient : ça doit se savoir... Je l'avais déjà entendu dire. On m'avait dit de toi : « Vous savez, c'est quelqu'un dont il faut se méfier. Il paraît très amical, affectueux... et puis, paf ! pour un oui ou pour un non... on ne le revoit plus. » J'étais indigné, j'ai essayé de te défendre... Et voilà que même avec moi... si on me l'avait prédit... vraiment, c'est le cas de le dire : pour un oui ou pour un non... Parce que j'ai dit : « C'est bien ça »... Oh pardon, je ne l'ai pas prononcé comme il le fallait : « C'est biiiien... ça... »
H. 2 : Oui. De cette façon... tout à fait ainsi... avec cet accent mis sur le « bien »... avec cet étirement... Oui, je t'entends, je te revois... « C'est biiiien... ça... » Et je n'ai rien dit... et je ne pourrai jamais rien dire...
H. 1 : Mais si, dis-le... entre nous, voyons... dis-le... je pourrai peut-être compren-dre... ça ne peut que nous faire du bien...
H. 2 : Parce que tu ne comprends pas ?
H. 1 : Non, je te le répète... je l'ai sûrement dit en toute innocence. Du reste, je veux être pendu si je m'en souviens... J'ai dit ça quand ? A propos de quoi ?