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Nathalie Sarraute / Le théâtre
 

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« C'est un théâtre de langage. Il n'y a que du langage. Il produit à lui seul l'action dramatique... Je pense que c'est une action dramatique véritable, avec des péripéties, des retournements, du suspense, mais une progression qui n'est produite que par le langage. »
(N.S., Le Monde, 19 janvier 1967.)

En 1963 et 1966, à la demande de la Radio de Stuttgart, Nathalie Sarraute écrit ses deux premières pièces, Le Silence et Le Mensonge. La représentation de ce « théâtre de langage » lui paraît irréalisable. Les mises en scène de Jean-Louis Barrault, pour l'ouverture du Petit-Odéon, à Paris, en 1967, l'incitent à poursuivre dans cette voie, dérivatif et prolongement de l'oeuvre romanesque. Elle écrira encore quatre pièces, où le sujet n'est « rien » et les personnages ne sont « que le terrain dans lequel ces choses insignifiantes s'implantent... Les personnages sont comme des cornues transparentes où les réactions se produisent, peu importe qui ils sont. Ce sont les réactions seules qui m'intéressent. »
(N.S., Texte inédit pour une représentation de Elle est là, 1979).

Magnifique illustration des tropismes, où tout se détraque entre humour et tension, il s'agit seulement de montrer l'effet, le malaise, produit par un certain silence, un mensonge anodin, une certaine façon de prononcer les mots en isme (Isma, ou Ce qui s'appelle rien), ou les mots « C'est beau », « pour un oui ou pour un non » ; ou encore, dans Elle est là, par une « idée » dans la tête de quelqu'un, qui apparaît comme une menace, une atteinte insupportable à ce qui est pour quelqu'un d'autre la vérité. De là, de ces drames microscopiques de la vie courante, se développe toute l'action dramatique, « en un dialogue plus resserré, plus dense, plus tendu et plus survolté » que le dialogue romanesque. « C'est le comble du théâtre », dit à propos de Pour un oui ou pour un non Nathalie Sarraute qui se place d'emblée parmi les grands auteurs dramatiques de son temps, et dont les pièces seront remarquablement servies en France, par des mises en scène de Jean-Louis Barrault, Claude Régy, Jacques Lassalle, ou encore Jacques Doillon, pour la télévision.

« Pendant très longtemps j'ai pensé qu'il ne me serait pas possible d'écrire pour le théâtre [...].

Mais il s'est trouvé qu'un jour j'ai reçu la visite d'un jeune Allemand, Werner Spies, chargé par la Radio de Stuttgart de demander à des auteurs français d'écrire pour elle des textes radiophoniques. J'ai commencé par refuser. Werner Spies est revenu plusieurs fois à la charge, m'affirmant que je pourrais faire ce que je voudrais, dans une forme si insolite soit-elle [...].

Ce qui dans mes romans aurait constitué l'action dramatique de la sous-conversation, du pré-dialogue, où les sensations, les impressions, le "ressenti" sont communiqués au lecteur à l'aide d'images et de rythmes, ici se déployait dans le dialogue lui-même. Ainsi le dedans devenait le dehors et un critique, plus tard, a pu à juste titre, pour qualifier ce passage du roman à la pièce, parler de "gant retourné". »
(N.S., « Le gant retourné », Cahiers Renaud-Barrault, n°89, 1975, p. 70.)

 

Le Silence
1964

« L'idée m'est venue, quelque temps après, sans que je sache bien ce qui pourrait en sortir, d'un certain silence. Un de ces silences dont on dit qu'ils sont "pesants" [...] Tiré par ce silence un dialogue a surgi, suscité, excité par ce silence. Ça s'est mis à parler, à s'agiter, à se démener, à se débattre... Et je me suis dit : voilà donc quelque chose qui pourrait être écouté à la radio.

C'est parce que la substance de ces pièces n'est rien d'autre que du langage qu'il m'avait semblé qu'on ne pouvait que les écouter. »
(N.S., « Le gant retourné », article cité, 1975.)

Le Silence, p. 57


Mais vous, je l'ai toujours senti... les mots pour vous... Vous n'avez jamais dit quel-que chose de plat. Jamais rien de vague, de prétentieux. Bien sûr, vous devez bien vous servir de mots de temps en temps. Il le faut bien. Pour vivre. Un minimum. Un mot, vous le savez mieux qu'eux, c'est grave.

 

Le Mensonge
1966

« Il fallait un mensonge pour ainsi dire à l'état pur, le mensonge en soi, un mensonge abstrait, qui n'affecte en rien notre vie. Une contre-vérité dite par quelqu'un qui nous est indifférent.

La fine craquelure qu'elle produit est juste une sensation désagréable. De celles que chacun a pu sentir glisser en soi quand il a eu l'impression qu'en sa présence - et sans que cela le touche directement - quelqu'un ment. Une sensation vague qui glisse en nous et passe sans que nous nous y arrêtions : un nuage qui passe. »
(N.S., « Le gant retourné », article cité, 1975.)

Le Mensonge, p. 137.


Pierre : Mais comment faire ? C'est là en moi...
Jacques : Quoi ? Qu'est-ce qui est là ?
Pierre : Les faits. La vérité. C'est là.
Jacques : D'abord commencez par ne pas appeler ça la vérité. Changez son nom. C'est un nom, dès qu'on le prononce, il impressionne. On se cramponne à ça comme si notre vie en dépendait... On se croit obligé... Il faut changer ça... Appelez ça le mensonge...
Pierre : Comme c'est facile
Jacques : Ah, mon cher, si vous ne voulez pas vous assoupir un peu... Si on tient tant à son petit quant à soi... Alors, que voulez-vous que je vous dise...
Pierre : Non, je vous en prie, dites-moi...
Jacques : Mais je vous l'ai dit : changez. Mieux vaut se changer soi-même que la face du monde, c'est la sagesse...