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Avec ses trois romans des
années soixante, Nathalie Sarraute se délivre des personnages et de l'intrigue, en un retour à la composition fragmenté des Tropismes, suite de scènes juxtaposées gravitant autour du thème au coeur de son oeuvre, la réflexion sur la création, sur « l'effort créateur », qui est constitutive de cet effort même : « Toujours la substance première de l'écriture a fait l'objet de ma recherche dans tous mes livres. »
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En 1963, Les Fruits d'or, roman sur les réactions - les tropismes - produits par
l'ascension puis par la chute d'un roman du même titre, s'attachent à la situation du
lecteur face à l'oeuvre qu'il aime ou qu'il rejette, masquée par le rideau de l'opinion.
Le livre obtient le Prix International de Littérature en 1964. Traduit dans les quatorze pays
membres du jury, Les Fruits d'or est le premier livre de Nathalie Sarraute à être
traduit en Union soviétique.
Dans Entre la vie et la mort, en 1968, jamais l'expérience difficile et douloureuse
de l'écrivain n'a été menée aussi loin, de la page à écrire
au malaise de la consécration, du mythe de la vocation à l'émergence des images,
des sensations. Le livre « montre quelques phases de la lutte acharnée à l'issue
toujours incertaine sur un terrain où la vie et la mort s'affrontent avec le plus de dissimulation,
celui où une oeuvre littéraire prend racine, grandit ou meurt. »
(N.S., Prière d'insérer)
Avec Vous les entendez ?, en 1972, où il ne s'agit plus de littérature,
mais de l'art et de sa réception - une sculpture de pierre primitive provoquant par sa seule
présence conflits et tensions au sein d'une famille - l'oeuvre d'art est cette fois menacée,
non par des paroles, mais par des rires, « énigme illimitée où les rapports
humains se réfléchissent les uns les autres sans jamais s'arrêter en une signification
définitive ».
(N.S., Entretien avec Lucette Finas, article cité, 1979, p. 400)
Les Fruits d'or
1963
«
Un aspect des Fruits d'or, c'est le besoin, et l'impossibilité de saisir dans une
oeuvre d'art une valeur absolue. Elle se dérobe constamment. Un seul lecteur arrive, à
la fin, à établir avec l'oeuvre un contact direct, à préserver la
fraîcheur intacte de sa sensation, comme s'efforce de le faire un écrivain. »
(N.S., Entretien avec Geneviève Serreau, article cité, 1968)
Les Fruits d'or, p. 158
« Et les Fruits d'Or ? Est-ce que vous vous en souvenez ? » Cet effort qu'il
faut faire chaque fois... Je ne parviens pas à me décider... C'est de sentir comme en
eux immanquablement le mécanisme se met à fonctionner... comme un réveil qu'on a
remonté, une horloge bien réglée... J'attends que la sonnerie se déclenche.
Même autrefois, au temps où de prononcer votre nom faisait retentir aussitôt des
cris d'admiration, rien que de savoir cela à coup sûr, de l'attendre, me jetait dans une
espèce de fureur, j'avais envie de les secouer pour les fausser, pour les forcer à avoir
des ratés... Mais maintenant...
« Et les Fruits d'Or ? » Voilà. Le système d'horlogerie se met
en branle... « Ah parce que... » Ce sont les premiers
grincements... « Parce que... vous en êtes encore... » Les coups
sonnent... « Vous en êtes encore aux Fruits d'Or ? »
Entre la vie et la mort
1968

« Chaque roman nouveau est pour moi comme un prolongement, un approfondissement du
précédent. Après Les Fruits d'or, j'ai voulu repartir de plus
loin, à la racine de l'oeuvre littéraire, au niveau de la source première
où elle naît et sur laquelle pèse à chaque instant une menace - à
chaque instant et depuis toujours, depuis l'enfance. Elle peut se troubler, cette source, se tarir,
se perdre. On risque la mort. Ensuite, le livre est fait, présenté et l'écrivain
sort de sa solitude pour affronter nécessairement les autres, cette fois à visage
découvert. »
(N.S., Entretien avec Geneviève Serreau, article cité, 1968.)
Entre la vie et la mort, p. 72
Il se lève d'entre les morts. Il y a ici de ces résurrections. Les jeux ne sont pas
encore faits - on peut toujours reprendre sa mise. On renonce, détruit, oublie, et on repart.
Tout recommence.
Errant seul de nouveau dans ces étendues sans fin où il lui semble que personne avant
lui n'a été tenté de s'aventurer... Aucune trace nulle part. Aucun jalon ici ni point
de repère qui permette de conserver le sens des proportions. La plus inoffensive bestiole alerte
toute l'attention, paraît aussi effrayante qu'un tigre... Tâtonnant, cherchant, mais quoi ?
Il n'en sait trop rien. Cela ne porte aucun nom... quelque chose qui serait comme ce tout premier
suintement, ce mouvement à peine ébauché...
Vous les entendez ?
1972
« Tout le livre est d'avance versé dans le rire qui l'introduit et le
recueille. [...]
Ce qui m'a intéressée, c'est le heurt de la sensibilité entre gens
qui s'aiment. C'est le conflit entre l'amour de "l'Art " et l'amour de ses proches ; le besoin
de donner ce qui compte le plus pour vous et le refus de le recevoir. C'était pour le
déploiement des tropismes une situation privilégiée. »
(N.S., Entretien avec Lucette Finas, article cité, 1979, p. 400.)
Vous les entendez ?, p. 34
Il faut se reprendre, se secouer... Il est temps de s'occuper de choses sérieuses.
L'autre déjà le rappelle à l'ordre... il étend sa grosse main
vers la bête, il la pousse au milieu de la table, il la tourne, l'examine... Imperturbable.
Parfaitement tranquille et sûr de soi. Il se sent, de toute évidence, en
parfaite sécurité. Qui, avec ça, posé là devant lui,
pourrait l'atteindre ?... Les bulles des rires crèvent contre ça, les rires
contre ça rebondissent, les rires ricochent sur ça, les rires remontent vers
eux là-bas... boomerangs... retours de bâton... La voix paisible nous enveloppe,
les mots qu'elle prononce lentement de tous côtés nous protègent, montent
la garde... Qu'y a-t-il à crain-dre ? Qui peut menacer ça ?
Comment qui ? Mais comment ne savez-vous pas que sans avoir besoin de bouger,
juste installés, enfermés là-haut, ils peuvent déployer une
force immense, ils possèdent une énorme puissance... Un seul rayon invisible émis
par eux peut faire de cette lourde pierre une chose creuse, toute molle... il suffit d'un regard.
Même pas un regard, un silence suffit...