Parallèlement à son oeuvre romanesque, Nathalie Sarraute écrit entre 1947 et
1956 quatre articles nourris de ses réflexions sur les formes traditionnelles et sur l'avenir du roman qui, comme tout art, doit être en constante évolution : « De Dostoïevsky à Kafka » et « L'ère du soupçon » (Les Temps modernes, octobre 1947 et février 1950), « Conversation et sous-conversation » (La NNRF, janvier-février 1956) et « Ce que voient les oiseaux » (texte inédit). Publié en recueil aux Éditions de Minuit, à l'instigation d'Alain Robbe-Grillet, sous le titre du second article, L'Ère du soupçon bouleverse la critique littéraire et ouvre la voie du Nouveau Roman. La vraie question est posée : « Comment le romancier pourrait-il se délivrer du sujet, des personnages et de l'intrigue ? ». Véritable art poétique du romancier contemporain, la réflexion déborde du recueil d'essais pour irriguer l'oeuvre entière.
« A mon avis, si je n'avais pas publié ce volume, rien ne se serait passé
pour moi de ce qui m'est arrivé par la suite », a toujours reconnu Nathalie Sarraute,
qui s'impose ainsi comme précurseur et chef de file du Nouveau Roman et se fait connaître
dans le monde entier. Mais, sans jamais renier ce qu'elle doit au mouvement brillant et
éphémère qu'orchestra l'auteur des Gommes et du Voyeur,
l'écrivain, comme les autres écrivains du groupe, Alain Robbe-Grillet, Michel Butor,
Claude Simon..., a parfaitement défini leur position. « La seule chose qui nous
rapprochait était qu'on était tous pour une certaine liberté de forme. »
(N.S., Entretien avec Lucette Finas, Études littéraires, vol. 12, n°3, décembre 1979, p. 396.)
Préface à L'Ère du soupçon, 1964, p. 10
« Mes premiers livres : Tropismes, paru en 1939, Portrait d'un inconnu, paru en 1948, n'ont éveillé à peu près aucun intérêt. Ils semblaient aller à contre-courant.
J'ai été amenée ainsi à réfléchir - ne serait-ce que pour me justifier ou me rassurer ou m'encourager - aux raisons qui m'ont poussée à certains refus, qui m'ont imposé certaines techniques, à examiner certaines oeuvres du passé, du présent, à pressentir celles de l'avenir, pour découvrir à travers elles un mouvement irréversible de la littérature et voir si mes tentatives s'inscrivaient dans ce mouvement. [...]
Est-il besoin d'ajouter que la plupart des idées exprimées dans ces articles constituent certaines bases essentielles de ce qu'on nomme aujourd'hui le "Nouveau Roman". »
« Ce que voient les oiseaux », quatrième essai de L'Ere du soupçon, p. 144-145.
Mais comment le romancier pourrait-il se délivrer du sujet, des personnages et de l'intrigue ? Il aurait beau essayer d'isoler la parcelle de réalité qu'il s'efforcerait de saisir, il ne pourrait éviter qu'elle ne soit intégrée à quelque personnage, dont l'il bien accommodé du lecteur reconstituerait aussitôt la silhouette familière aux lignes simples et précises, que ce lecteur affublerait d'un « caractère », où il retrouverait un de ces types dont il est si friand, et qui accaparerait par son aspect bien ressemblant et « vivant » la plus grande part de son attention. Et ce personnage, quelque effort que le romancier puisse faire pour le maintenir immobile, afin de pouvoir concentrer son attention et celle du lecteur sur des frémissements à peine perceptibles où il lui semble que s'est réfugiée aujourd'hui la réalité qu'il voudrait dévoiler, il n'arrivera pas à l'empêcher de bouger juste assez pour que le lecteur trouve dans ses mouvements une intrigue dont il suivra avec curiosité les péripéties et attendra avec impatience le dénouement.
Ainsi, quoi que fasse le romancier, il ne peut détourner l'attention du lecteur de toutes sortes d'objets que n'importe quel roman, qu'il soit bon ou mauvais, peut lui fournir.