En 1948 et 1953, Nathalie Sarraute publie ses deux premiers romans, qui ne rencontrent
presque aucun écho. Dans Portrait d'un inconnu, comme dans Martereau,
un « je » hypersensible, narrateur et « chasseur de tropismes »,
cherche à capter les mouvements secrets qui sous-tendent le comportement en apparence banal des
personnages, jamais nommés, qui le fascinent.
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« [...] je ne pensais pas, à ce moment-là [en
écrivant Tropismes], que je pourrais
écrire des romans parce qu'il me semblait que des
personnages bien définis et une intrigue
empêcheraient de voir ces mouvements qui devaient
attirer exclusivement mon attention et celle du lecteur.
Puis, en travaillant, j'ai vu que pour progresser il
fallait permettre à ces mouvements de se
déployer, et pour cela les suivre sur un
même personnage, sur deux personnages qui seraient
dans un état de conflit permanent. »
(N.S., Conférence prononcée à Milan en 1959, au cours d'un débat sur le Nouveau Roman, éd. Catalogue de l'exposition Nathalie Sarraute. Portrait d'un écrivain, Bibliothèque nationale de France, 1995, p. 21.)
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Portrait d'un inconnu
1948
Écrit entre 1941 et 1946, Portrait d'un inconnu aura les mêmes difficultés
que Tropismes à trouver un éditeur, malgré une préface de Jean-Paul Sartre, qui en donne un passage, en janvier 1946, dans sa revue Les Temps modernes. Le livre est finalement publié en 1948 chez un petit éditeur, Robert Marin. Il en vendit environ quatre cents exemplaires et mit le reste au pilon.
« Un anti-roman qui se lit comme un roman policier. » De la préface de Sartre,
on ne retint souvent que cette définition quelque peu réductrice, et non la magnifique conclusion sur le « livre difficile et excellent » de Nathalie Sarraute.
« Le meilleur de Nathalie Sarraute, c'est son style trébuchant, tâtonnant, si honnête, si plein de repentir, qui approche de l'objet avec des précautions pieuses, s'en écar-te soudain par une sorte de pudeur ou par timidité devant la complexité des choses et qui, en fin de compte, nous livre brusquement le monstre tout baveux, mais presque sans y toucher, par la vertu magique d'une image. Est-ce de la psychologie ? Peut-être Nathalie Sarraute, grande admiratrice de Dostoïevsky, voudrait-elle nous le faire croire. Pour moi je pense qu'en laissant deviner une authenticité insaisissable, en montrant ce va-et-vient incessant du particulier au général, en s'attachant à peindre le monde rassurant et désolé de l'inauthentique, elle a mis au point une technique qui permet d'atteindre, par delà le psychologique, la réalité humaine, dans son existence même. »
(Jean-Paul Sartre, 1947, p. 15)
N.S., Entretien avec Marc Saporta, L'Arc, n° 95, 1984, p. 6
« En réalité, je suis partie de Balzac [...] mais ce qui m'intéressait, c'était de découvrir comment un moderne écrirait aujourd'hui
Eugénie Grandet. Sans prétendre, bien sûr, à égaler en qualité ce chef-d'oeuvre. Ce qui me paraissait important, ce n'était pas l'histoire telle que la racontait le roman traditionnel, mais une autre histoire, celle des mouvements sous-jacents de la conscience - ce que j'appelle les "tropismes".
De sorte qu'il y a, dans ce roman, des personnages en trompe-l'oeil qui ne m'intéressent pas, et des mouvements à l'intérieur d'eux-mêmes et que je cherche à recréer. En fait, je suis plutôt cet observateur qui se passionne pour ce qui se passe d'encore inconnu chez le père et chez la fille et qui est "chasseur de tropismes". Tout ce qui l'intéresse, c'est de trouver ces tropismes. »
Portrait d'un inconnu, p. 80
Il me parut, cette fois, plutôt plus étrange encore qu'il ne m'avait paru autrefois. Les lignes de son visage, de son jabot de dentelles, de son pourpoint, de ses mains, semblaient être les contours fragmentaires et incertains que découvrent à tâtons, que palpent les doigts hésitants d'un aveugle. On aurait dit qu'ici l'effort, le doute, le tourment avaient été surpris par une catastrophe soudaine et qu'ils étaient demeurés là, fixés en plein mouvement, comme ces cadavres qui restent pétrifiés dans l'attitude où la mort les a frappés. Ses yeux semblaient avoir échappé au cataclysme et avoir atteint le but, l'achèvement : ils paraissaient avoir tiré à eux et concentré en eux toute l'intensité, la vie qui manquaient à ses traits encore informes et disloqués. Ils semblaient ne pas appartenir tout à fait à ce visage et faisaient penser aux yeux que doivent avoir ces êtres enchantés dans le corps desquels un charme retient captifs les princes et les princesses des contes de fées. L'appel qu'ils lançaient, pathétique, insistant, faisait sentir d'une manière étrange et rendait tragique son silence.
Martereau
1953
« Dans Portrait d'un inconnu, le narrateur s'efforce d'arracher cette plaque, sur laquelle est inscrit : c'est un égoïste, c'est un avare, pour dégager ce qu'elle recouvre. Dans Martereau, sous la pression de cette matière mouvante, se désagrègent les traits de caractère, les sentiments et les conduites bien connus, recensés et catalogués qui faisaient apparaître Martereau comme un personnage type du roman traditionnel. »
(N.S., « Ce que je cherche à faire », article cité, 1972, p. 36.)
Publié chez Gallimard grâce au soutien de Marcel Arland, Martereau reçut un meilleur accueil de la critique et du public, peut-être abusé par le caractère « policier » de l'intrigue, l'achat par l'oncle du narrateur d'une maison de campagne sous le couvert d'un homme de paille, Martereau, « personnage » en apparence monolithique, auquel le neveu se raccroche. Mais, au-delà de la trame-alibi, la désintégration du personnage stéréotypé, tout aussi agité de tropismes que les autres, et surtout l'importance donné aux mouvements qui précèdent le dialogue, première et éblouissante démonstration de ce que l'écrivain appelle les sous-conversations, marquent une nouvelle étape dans la recherche de Nathalie Sarraute.
N.S., « Ce que je cherche à faire », article cité, 1972, p. 36

« Enfin ces mouvements transformaient pour moi les dialogues qui n'avaient pas d'autre intérêt que de porter ces mouvements au-dehors, tout en les abritant sous la couverture des lieux communs de la communication. Détachés de ce qui les propulse au-dehors, ces dialogues m'apparaissaient comme des pièces assez grossièrement rapportées.
À partir de la phrase la plus banale du dialogue le plus commun qui soit, j'ai essayé, dans Martereau, publié en 1953, de construire quatre actions dramatiques différentes, choisies dans la masse infinie de ces virtualités que l'imagination fait surgir, dont aucune n'a sur l'autre l'avantage d'une réalité ou d'une vérité plus grande.
Cette même scène reprise dans quatre variantes différentes (il aurait pu y en avoir quarante) a constitué une technique qui, employée avec les résultats remarquables que vous connaissez et répondant à une exigence très différente de la mienne, est aujourd'hui considérée comme une des caractéristiques essentielles du Nouveau Roman. »
Martereau, p. 74-75
Ce n'est pas par hasard que j'ai rencontré Martereau. Je ne crois pas aux rencontres fortuites (je ne parle évidemment que de celles qui comptent). Nous avons tort de penser que nous allons buter dans les gens au petit bonheur. J'ai toujours le sentiment que c'est nous qui les faisons surgir : ils apparaissent à point nommé, comme faits sur mesure, sur commande, pour répondre exactement (nous ne nous en apercevons souvent que bien plus tard) à des besoins en nous, à des désirs parfois inavoués ou inconscients.
Cependant je conviens qu'il est plus raisonnable, plus satisfaisant de dire simplement que, les ayant sans doute longtemps cherchés sans le savoir, nous finissons bien un beau jour par les trouver ; chacun trouve, dit-on, chaussure à son pied.
J'ai toujours cherché Martereau. Je l'ai toujours appelé. C'est son image - je le sais maintenant - qui m'a toujours hanté sous des formes diverses. Je la contemplais avec nostalgie. Il était la patrie lointaine dont pour des raisons mystérieuses j'avais été banni ; le port d'attache, le havre paisible dont j'avais perdu le chemin ; la terre où je ne pourrais jamais aborder, ballotté que j'étais sur une mer agitée, déporté sans cesse par tous les courants.