Publications et écrit

 Retour à la liste
des auteurs

Nathalie Sarraute / Naissance d'un écrivain : Tropismes (1938)
 

 précédent | suivant 

« Je croyais que le roman, pour parler avec Flaubert, doit toujours apporter de nouvelles formes et une nouvelle substance. Et je croyais que l'on ne doit écrire que si l'on éprouve quelque chose que d'autres écrivains n'ont pas déjà éprouvé et exprimé. »

(N.S., « Conversation avec François Bondy », dans Y. Belaval et M. Cranaki, Nathalie Sarraute, Gallimard, 1965, p. 213.)

Sans doute est-ce cette obstination à trouver son propre domaine qui empêche longtemps Nathalie Sarraute de passer à l'écriture. En 1932, elle écrit les deux premiers textes - de « petits poèmes en prose » - du recueil achevé en 1937, auquel elle donne, par analogie avec les mouvements de certains organismes sous l'effet d'une excitation extérieure, le titre de Tropismes, devenu le symbole de toute son oeuvre. Refusé par plusieurs éditeurs, le livre, publié en février 1939 chez Denoël, passe totalement inaperçu, malgré les témoignages personnels de Max Jacob et de Jean-Paul Sartre. Seul le critique belge Victor Moremans lui consacre un article d'une rare perspicacité, soulignant la poésie d'un livre, « dont le charme principal naît surtout de son imprécision et de ce qu'il a de fuyant et d'insaisissable »... et qui « peut être considéré comme l'échantillon avant-coureur d'une oeuvre dont l'acuité et la profondeur nous surprendront peut-être un jour. »
(Gazette de Liège, 24 mars 1939).

L'édition originale comprenait dix-neuf textes, la réédition aux Éditions de minuit, en 1957, après le succès de L'Ère du soupçon, comporte six nouveaux textes, écrits dès 1939, et supprime un texte que l'écrivain jugeait trop « daté ».

Préface à L'Ere du soupçon, 1964, p. 8-9.
« J'ai commencé à écrire Tropismes en 1932. Les textes qui composaient ce premier ouvrage étaient l'expression spontanée d'impressions très vives, et leur forme était aussi spontanée et naturelle que les impressions auxquelles elle donnait vie.

Je me suis aperçue en travaillant que ces impressions étaient produites par certains mouvements, certaines actions intérieures sur lesquelles mon attention s'était fixée depuis longtemps. En fait, me semble-t-il, depuis mon enfance.

Ce sont des mouvements indéfinissables, qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience ; ils sont à l'origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons, que nous croyons éprouver et qu'il est possible de définir. Ils me paraissaient et me paraissent encore constituer la source secrète de notre existence. [...]

Leur déploiement constitue de véritables drames qui se dissimulent derrière les conversations les plus banales, les gestes les plus quotidiens. Ils débouchent à tout moment sur ces apparences qui à la fois les masquent et les révèlent.

Les drames constitués par ces actions encore inconnues m'intéressaient en eux-mêmes. Rien ne pouvait en distraire mon attention. Rien ne devait en distraire celle du lecteur : ni caractères des personnages, ni intrigue romanesque à la faveur de laquelle, d'ordinaire, ces caractères se développent, ni sentiments connus et nommés. À ces mouvements qui existent chez tout le monde et peuvent à tout moment se déployer chez n'importe qui, des personnages anonymes, à peine visibles, devaient servir de simple support.

Mon premier livre contenait en germe tout ce que, dans mes ouvrages suivants, je n'ai cessé de développer. Les tropismes ont continué à être la substance vivante de tous mes livres. »

N.S., « Le langage dans l'art du roman ». Conférence prononcée au Japon en 1970. A propos du « Tropisme IX », S. Benmussa, Nathalie Sarraute, qui êtes-vous ?, Lyon, la Manufacture, 1987, p. 194


« La seule chose dont je sois sûre, c'est la sincérité de mon effort pour dégager une sensation qui me paraissait encore inexprimée, pour la débarrasser de ce qui l'encombre et m'efforcer, comme je le pouvais, de la faire vivre au moyen du langage. »
Tropismes, Éditions de Minuit, 1957, p. 57-58 (extrait du « Tropisme IX »)


Elle était accroupie sur un coin du fauteuil, se tortillait, le cou tendu, les yeux protubérants : « Oui, oui, oui, oui » disait-elle, et elle approuvait chaque membre de phrase d'un branlement de la tête. Elle était effrayante, douce et plate, toute lisse, et seuls ses yeux étaient protubérants. Elle avait quelque chose d'angoissant, d'inquiétant et sa douceur était menaçante.

Il sentait qu'à tout prix il fallait la redresser, l'apaiser, mais que seul quelqu'un doué d'une force surhumaine pourrait le faire, quelqu'un qui aurait le courage de rester en face d'elle, là, bien assis, bien calé dans un autre fauteuil, qui oserait la regarder calmement, bien en face, saisir son regard, ne pas se détourner de son tortillement. « Eh bien ! Comment allez-vous donc ? » il oserait cela. « Eh bien ! Comment vous portez-vous ? » il oserait le lui dire - et puis il attendrait. Qu'elle parle, qu'elle agisse, qu'elle se révèle, qu'elle sorte, que cela éclate enfin - il n'en aurait pas peur.