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Georges Sand

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Naître 

Les origines familiales George Sand aimait insister sur le fait que par ses origines mêmes elle appartenait à deux milieux très différents. L’aristocratie du côté paternel, le peuple du côté maternel. Dans cette période postrévolutionnaire où l’on rêve de réconciliation sociale, elle voit dans ses origines comme le symbole de cette alliance des extrêmes qui lui permet d’être l’héritière de toutes les virtualités d’une nation. Amandine-Aurore-Lucile Dupin est née le 12 messidor an XII (1er juillet 1804), 15 (actuellement 46), rue Meslée ou Meslay, à Paris. Par son père, elle descend de Maurice de Saxe, le héros de Fontenoy et d’autres victoires, qui devint maréchal de France. Il eut une fille naturelle de Marie Rainteau : Marie-Aurore, la grand-mère de George Sand ; élevée chez les dames de Saint-Cyr, elle épousa Louis-Claude Dupin de Francueil, qui avait soixante et un ans quand elle en avait vingt-neuf, et avec qui elle fut très heureuse, comme elle le confiera à sa petite-fille. Issu de la haute finance, celui-ci la laissa veuve trois ans avant la Révolution, avec une fortune assez importante. En 1793, elle achète le domaine de Nohant, mais est emprisonnée quelque temps sous la Terreur. Son fils, Maurice Dupin, né en 1778, rêvait de gloire militaire et s’engagea dans les armées de la République. Il se distingua durant la campagne d’Italie, en particulier à Marengo. C’est en Italie aussi qu’il rencontra Antoinette-Sophie-Victoire Delaborde, alors maîtresse d’un adjudant-général. Les origines modestes, le passé un peu trouble de la jeune femme amènent Maurice à garder secret son mariage célébré le 5 juin 1804, un mois avant la naissance de la future George Sand.

La carrière militaire de Maurice Dupin se poursuit avec la Grande Armée : campagnes de Bavière, de Prusse, de Pologne et d’Espagne (où il est aide de camp du prince Murat). Sa femme, de nouveau enceinte, l’y rejoint avec la petite Aurore qui a quatre ans. Comme Victor Hugo, George Sand a donc eu sa petite enfance marquée par l’épopée napoléonienne et la terrible guerre d’Espagne. Des images qu’ils ne purent oublier furent gravées dans la mémoire de ces tout jeunes enfants qui deviendront de grands écrivains romantiques. Fin juillet 1808, retour à Nohant, suivi de deux événements douloureux : en septembre meurent le petit frère, âgé d’un mois, et le père de George Sand, à la suite d’une chute de cheval près de La Châtre.

L’écrivain consacrera une bonne partie de l’Histoire de ma vie à raconter l’histoire de ses parents, et surtout celle de son père. Cette entente des classes sociales dont elle rêve, elle en ressent pourtant les difficultés dès son enfance, et douloureusement. En effet, la grand-mère, Mme Dupin de Francueil, soucieuse de prendre en main l’éducation de la petite fille, obtient de sa mère qu’elle se désiste de la tutelle. La future George Sand passera son enfance à Nohant, avec quelques brèves visites de sa mère, qu’elle voit davantage lorsque sa grand-mère fait des séjours d’hiver à Paris. L’enfant se sentit déchirée entre deux mères, en quelque sorte, les aimant toutes deux, mais ressentant leur profonde inimitié. L’autobiographe sera alors tentée par diverses voies : idéaliser l’amour de ses parents, leur roman d’amour en Italie et sa naissance (« Ma mère avait ce jour-là une jolie robe couleur de rose, et mon père jouait sur son violon de Crémone », un conte de fées ! ), mais aussi traduire la vraie souffrance qui fut la sienne par la suite et disculper sa mère d’un quasi-abandon dû peut-être davantage à la supériorité économique de la grand-mère qu’à ce qu’elle ne peut se représenter comme de l’indifférence. George Sand, qui en général rature peu ses manuscrits, laisse paraître cet embarras devant l’image de sa mère par l’écriture torturée des passages qui la concernent.

Elle veut aussi, en toute justice, confesser sa dette envers cette grand-mère dont la forte personnalité l’a marquée. Grâce à elle, George Sand a connu l’Ancien Régime, encore tout proche chronologiquement, mais que la rupture de la Révolution a brusquement relégué très loin dans le passé. Par ailleurs Nohant est son véritable ancrage. Elle voyagera, elle vivra à Paris, mais toujours elle éprouvera le besoin, tel Antée, de reprendre force dans cette terre de l’enfance où elle désirera fixer sa dernière demeure. C’est à Nohant qu’elle éprouva cette passion pour la campagne et plus précisément pour le Berry, qui servira de cadre à nombre de ses romans. Elle s’y constitue aussi cette forte santé qui ne l’abandonnera guère. Jean- Louis-François Deschartres, qui avait été le précepteur de son père, devient le sien, et la formation intellectuelle d’Aurore, quoiqu’un peu désordonnée, est au total plus solide que celle que reçoivent alors la plupart des jeunes filles. La bibliothèque de sa grand-mère, qui a connu Jean-Jacques Rousseau, est fournie, et la petite fille y satisfait cette passion de la lecture qui ne la quittera pas. Sa grandmère joue du clavecin et chante ; c’est grâce à elle qu’elle acquiert les fondements d’une éducation musicale plus sérieuse que celle de beaucoup d’écrivains romantiques. Mais dans l’Histoire de ma vie, elle tient à rappeler que sa mère appartenait à une famille d’oiseleurs, que l’oiseau est en quelque sorte son totem : la grand-mère, c’est la musique savante, la mère, c’est la musique de la nature, la musique populaire aussi ; nous retrouverons ces deux aspects du domaine musical dans son oeuvre, et nous verrons comment Consuelo les concilie.

À l’époque, toute bonne éducation se doit de comporter un passage dans un couvent de religieuses. Mme Dupin de Francueil envoie donc sa petite-fille chez les dames augustines anglaises de la rue des Fossés-Saint-Victor (l’actuelle rue Cardinal-Lemoine). Elle y apprend un peu d’italien et d’anglais, mais surtout elle y noue des amitiés et acquiert le goût pour la correspondance : ces jeunes filles s’écrivent entre elles des lettres qui sont de vrais romans. C’est probablement aussi dans ce couvent que naît chez la jeune Aurore ce rêve monastique tenace et qui reparaît dans son séjour à Majorque, dans Lélia et dans Spiridion. Elle traverse une crise mystique ; par la suite, si indépendante qu’elle se montre à l’endroit des Églises, la romancière demeurera sensible au phénomène religieux et sera capable de créer des personnages de moines et de religieuses ; sa foi en Dieu ne la quittera guère, mais un Dieu qui sera davantage celui de la Profession de foi du vicaire savoyard que celui de l’Église de la Restauration.

La grand-mère, fille des philosophes des Lumières, peut-être inquiète de ce mysticisme, ou éprouvant simplement le désir de revoir sa petite-fille chez elle, la fait revenir à Nohant. La future George Sand y poursuit ses lectures d’écrivains du xviiie siècle, mais aussi d’oeuvres plus récentes : Atala, Génie du christianisme… Mme Dupin de Francueil, qui se sentait malade, aurait voulu marier sa petite-fille avant de mourir ; mais elle n’y parvint pas. Après son décès (26 décembre 1821), la mère d’Aurore tente de reprendre de l’autorité sur sa fille, mais elle est maladroite et ne comprend pas les curiosités intellectuelles. Les retrouvailles de la mère et de la fille se soldent par un échec. Invitée par les du Plessis, des amis de son père, dans leur propriété près de Melun, Aurore y fait la connaissance de Casimir Dudevant, issu comme elle d’une mésalliance (entre un baron d’Empire et une servante) ; cette coïncidence n’aboutit pas cependant à créer une communauté d’esprit et de sensibilité. Leur mariage (célébré le 17 septembre 1822) sera un désastre. Neuf mois plus tard naît Maurice, le fils tant aimé, celui en qui l’on a pu voir le « véritable amour de George Sand ». Mais cette naissance ne suffit pas à rapprocher des époux que tout sépare.

Les premières années du mariage révèlent leur incompatibilité, qui éclate aussi bien quand ils sont à Nohant que lorsqu’ils voyagent. En juillet-août 1825, ils vont dans les Pyrénées, dont Aurore découvre avec enthousiasme les paysages grandioses. Elle y fait la connaissance d’un jeune avocat bordelais fort séduisant, Aurélien de Sèze. En 1827, elle fait une cure aux eaux du Mont-Dore : elle souffre en effet de ce que nous appellerions aujourd’hui des troubles psychosomatiques. Elle va également consulter un médecin à Paris, où elle retrouve Stéphane Ajasson de Grandsagne, fils de famille noble rencontré à Nohant six ans auparavant. Et comme sa fille Solange naîtra le 13 septembre 1828, on peut supposer qu’il est le père de ce second enfant. Le ménage Dudevant est tout à fait désuni. Casimir courtise les servantes, boit, se révèle brutal, et la jeune femme mène une vie de plus en plus indépendante. Les époux finalement se mettent d’accord sur un modus vivendi : Casimir restera à Nohant, Aurore vivra la moitié de l’année à Paris.

La naissance de l’écrivain

Pendant cette période assez troublée de son existence, elle s’était mise à écrire et d’abord des journaux ou des récits de voyage : Voyage chez M. Blaise, Voyage en Auvergne, Voyage en Espagne, mais aussi les Couperies, et une nouvelle, La Marraine. Quand, le 4 janvier 1831, elle quitte Nohant pour rejoindre à Paris son amant Jules Sandeau, elle emporte un roman qui restera inachevé, Aimée. Quoiqu’elle fasse preuve d’un don évident pour le dessin, dont témoignent les portraits qu’elle a réalisés, elle se consacre désormais à l’écriture, mais il lui faudra conquérir son autonomie. Elle écrit avec Jules Sandeau Le Commissionnaire, qu’ils signent « Alphonse Signol » ; puis ils signent « J. Sand » Rose et Blanche ou la Comédienne et la Religieuse, qui présente déjà plus d’intérêt. La question de savoir ce qui revient à Aurore et ce qui revient à Sandeau est délicate. Mais la critique la plus récente a tendance à attribuer une part de plus en plus grande à la future George Sand.

Elle fait la connaissance de Henri de Latouche, berrichon, directeur de ce qui n’est alors qu’un petit journal, Le Figaro. « Latouche […] me jetait un sujet et me donnait un petit bout de papier sur lequel il fallait le faire tenir » (OEuvres Autobiographiques, t. II, p. 160). « C’était un ami, et surtout un maître jaloux par nature, comme le vieux Porpora que j’ai dépeint dans un de mes romans. Quand il avait couvé une intelligence, développé un talent, il ne voulait plus souffrir qu’une autre inspiration ou qu’une autre assistance que la sienne osât en approcher » (OE. A., t. II, p. 154). Maître tyrannique certes, mais qui ne fut pas inutile à l’apprentie. Elle collabore aussi à La Mode, à La Revue de Paris, et fait connaissance avec divers écrivains et critiques, notamment Auguste Hilarion de Keratry, qui lui conseille de faire des enfants plutôt que des livres ! Elle rencontre Honoré de Balzac, qui lui dédie les Mémoires de deux jeunes mariés. La voilà lancée dans les milieux littéraires.

Latouche et Sandeau (avec qui elle rompt définitivement en mars 1833) ont été utiles, mais elle éprouve bientôt le besoin de voler de ses propres ailes. Elle connaît alors la joie d’écrire, mais aussi la souffrance. « Je sentis en commençant à écrire Indiana une émotion très vive et très particulière, ne ressemblant à rien de ce que j’avais éprouvé dans mes précédents essais. Mais cette émotion fut plus pénible qu’agréable » (OE. A., t. II, p. 164). Coup sur coup, trois romans la font connaître : Indiana (1832), Valentine (1832), Lélia (1833). Elle signe désormais « George Sand ». « Sand », c’est la moitié du nom de Sandeau, tandis que « George » a une résonance paysanne qui renvoie au Berry, même si l’absence de « s » a quelque chose de britannique. Ainsi se trouvent réunies les composantes de ces premières années. Ce nom ne lui a pas été donné (quoiqu’il ait été suggéré par Latouche (OE. A., t. II, p. 138-139) ; elle se l’est donné, elle l’a conquis par son travail d’écrivain.

A-t-elle enfin trouvé la liberté, dans le petit appartement du 19, quai Malaquais, cédé par Latouche, où elle vit seule, mais où tant de gens célèbres lui rendent visite : Balzac, Marie Dorval, Liszt, Marie d’Agoult, Mérimée, Lamennais, Musset ? oui et non. « Je m’imaginai être arrivée au but poursuivi depuis longtemps, à l’indépendance extérieure et à la possession de ma propre existence : je venais de river mon pied à une chaîne que je n’avais pas prévue » (OE. A., t. II, p. 181). Chaîne des solliciteurs, chaîne aussi des commandes : François Buloz, avide d’enrôler de jeunes talents, l’annexe à la Revue des Deux Mondes qu’il dirige. Casimir ? elle en est presque délivrée, encore doit-elle le retrouver quand elle revient à Nohant ; et la séparation juridique ne sera prononcée qu’après des scènes pénibles, en 1835 .

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