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George Sand

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Moi et les autres

Amours et voyages

George Sand voyageuse ? Ses voyages ont d’abord été liés à des aventures amoureuses et ont donné lieu à de beaux textes, à mi-chemin entre récit touristique et autobiographie, où cependant la confidence amoureuse fait vite place à l’enchantement de la découverte d’un pays. On retiendra donc d’abord les Lettres d’un voyageur et Un hiver à Majorque.

Les amours vénitiennes ont fait couler trop d’encre pour qu’on s’y attarde. On se contentera de rappeler quelques dates. La liaison avec Alfred de Musset a commencé fin juillet 1833 ; les deux amants passent d’abord une semaine à Fontainebleau, puis reviennent à Paris ; c’est le plein bonheur. Le 12 décembre, ils partent pour l’Italie, descendent le Rhône sur un bateau où se trouve Stendhal. Le couple arrive à Venise le 31 décembre et s’installe au Danieli. Cet hôtel est déjà coûteux à l’époque, aussi les difficultés financières ne tarderont-elles pas à se faire sentir. George Sand tombe malade, Musset court les filles, puis tombe malade à son tour ; le médecin Pagello le soigne et devient l’amant de George Sand. Musset repart pour la France le 29 mars 1834. George Sand fait quelques excursions en Vénétie et écrit énormément : Lettres d’un voyageur ; Leone Leoni, André, Jacques. Elle revient à Paris avec Pagello, esprit distingué, comme l’atteste son journal, et en profite pour visiter l’Italie du Nord et la Suisse. Sa passion pour Musset renaît. Scènes violentes et finalement séparation et retour à Nohant, tandis que Pagello regagne l’Italie. La rupture définitive entre Sand et Musset surviendra le 6 mars 1835. George Sand ne tardera pas à connaître Michel de Bourges, aussi différent que possible de Musset.

Ce qui nous intéresse dans cette aventure, ce sont les oeuvres qui en sont nées. Si une tentative de vie commune entre deux écrivains n’est pas chose facile, et si elle fut ici un échec douloureux, elle a eu au moins le mérite d’être un ferment littéraire de part et d’autre. Musset se souvient du Secrétaire intime quand il écrit Fantasio, et il utilise Une conspiration en 1537 pour composer Lorenzaccio. George Sand, de son côté, doit à Musset non seulement des accents passionnés, mais des personnages. Sténio dans Lélia subit les métamorphoses de son regard : poète fragile et séduisant dans la version de 1833, piètre don juan en 1839. Il y aura encore Elle et Lui (en 1859), qui tente de mettre un point final à l’affaire ; Paul de Musset y répond par Lui et Elle ; Louise Colet par Lui. Les critiques retrouvent des traits de Musset dans beaucoup de personnages romanesques, c’est un jeu un peu facile. Disons, globalement, que l’aventure avec Musset a contribué à constituer un personnage masculin type chez la romancière, personnage qui répondait probablement à des aspirations profondes de son imagination créatrice.

Les Lettres d’un voyageur, dont les premières paraissent en 1834 dans la Revue des Deux Mondes, s’ouvrent d’abord sur la découverte de Venise et de l’Italie qu’a permise ce voyage. On n’aperçoit Musset qu’en transparence, d’autant que George Sand, toujours soucieuse de ne pas alimenter la curiosité de ses lecteurs, suppose que le narrateur est masculin et choisit un titre qui implique une certaine généralité. « On ne voit guère, en lisant ces lettres, si c’est un homme, un vieillard, ou un enfant qui raconte ses impressions » (OE. A., t. II, p. 546). Le narrateur s’adresse tantôt à Musset – « Quel amour de destruction brûlait en toi ? » (OE. A., t. II, p. 661) – tantôt à tout lecteur qui voudrait connaître l’Italie. Seules les trois premières répondent au projet d’écrire, comme l’ont fait déjà tant d’écrivains depuis le président de Brosses, des « lettres d’Italie ». Si la première comporte le récit d’un petit voyage dans le Trentin, la deuxième est consacrée à Venise même et la troisième à ses îles. Le récit de voyage implique un certain nombre de topoi que Sand n’écarte pas, mais la magie de son style et sa musicalité, la beauté de ses descriptions leur donnent vie. Venise, c’est aussi la musique, et George Sand ne l’oubliera pas quand elle écrira Consuelo.

Pas plus que George Sand, le « voyageur » ne s’établit longtemps à Venise. Les lettres suivantes inscrivent un destinataire : Jules Néraud, des musiciens (Meyerbeer, Liszt), des amis (dont le nom est déguisé : Éverard pour Michel de Bourges, Herbert pour Charles Didier). Elles constituent une sorte de journal du retour à Nohant, puis à Paris, et finalement du voyage en Suisse quand George Sand ira retrouver Liszt et Marie d’Agoult. Les lettres de Suisse répondent aux lettres d’Italie du début ; entre-temps, de nombreux sujets ont été abordés : analyses du spleen, considérations politiques, réflexions sur les arts et sur la musique… Cette variété n’est pas dispersion, elle est traversée par de grands thèmes fédérateurs : goût de la solitude et de l’indépendance, éloge de l’amitié, qui laisse plus de liberté que l’amour, plaisir d’écrire et affirmation de l’écrivain. L’unité de ces lettres apparemment disparates provient en fin de compte de l’affirmation de soi comme artiste.

Symétrique et bien différente est la passion pour Frédéric Chopin. Si une certaine fragilité de santé est leur point commun, les deux hommes par ailleurs ne se ressemblent en rien : le parfum de scandale qui avait attiré le très jeune Musset retiendrait plutôt le pudique Chopin. À la première rencontre, il est choqué par l’étrangeté de la romancière. Cependant en juin 1838 commence une longue liaison qui s’achèvera aussi dans la douleur. Croyant améliorer la santé de Chopin et de Maurice, et sur le conseil d’amis espagnols, George Sand décide d’aller passer l’hiver à Majorque. Le piano qui tarde à être livré à la chartreuse de Valldemosa, les difficultés de toutes sortes, le froid et les pluies hivernales, l’hostilité des habitants marquent ce séjour. Chopin revient en France plus malade qu’au départ. Arrêt de quatre mois à Marseille, où il bénéficie des soins du médecin Cauvière, ensuite à Nohant, havre de repos. Paris, rue Pigalle, jusqu’en juillet 1842, puis square d’Orléans ; l’hiver 1846-1847, la famille va à Nohant, mais sans Chopin. À une lassitude probablement réciproque s’ajoutera le conflit entre George Sand et sa fille Solange, dans lequel Chopin prend parti pour Solange, qui veut épouser le sculpteur Jean-Baptiste (dit Auguste) Clésinger. Double rupture et presque simultanée de Sand avec sa fille et avec Chopin. Sans qu’il y ait eu des orages aussi violents qu’avec Musset, la passion s’est éteinte, et Chopin mourra en 1849 sans la revoir.

Ce bilan serait bien négatif si Chopin et George Sand n’étaient avant tout de grands artistes qui transmuent toute souffrance en oeuvre de beauté. Ainsi, pendant le désastreux séjour à Majorque, Chopin a composé les Préludes, la ballade en fa mineur, un scherzo, deux polonaises (en do mineur et en la majeur). George Sand a presque terminé Lélia, elle a écrit Spiridion. Chopin lui a permis d’approfondir sa conception de la musique, et les oeuvres ultérieures vont bénéficier de cet enrichissement. Elle écrira aussi Un hiver à Majorque ; mais de même que Musset n’apparaissait guère dans les Lettres d’un voyageur, de même on n’entend guère résonner le piano de Chopin dans cet ouvrage.

La première partie parut dans la Revue des Deux Mondes en janvier 1841 ; l’ensemble paraît en volume en 1842. Là encore, le narrateur est un « je » au masculin. Le texte se donne comme un récit de voyage avec des considérations sur la géographie et l’histoire de l’île, pour lesquelles George Sand a puisé dans de nombreuses sources. On y trouvera aussi une triple expérience, des hommes et de leur devenir historique, de la nature, de soi. Les premiers lecteurs ont été surtout sensibles à la malveillance de l’écrivain pour les habitants ; en fille des Lumières, celle-ci s’en prend à leurs « superstitions », mais elle éprouve malgré tout une certaine sympathie pour la vie quotidienne des Majorquins ; elle s’intéresse à leurs coutumes, à leur musique, à leur langue. Elle a aimé ces paysages si différents de ceux du Berry, et ces orages méditerranéens d’une extrême violence. Dans les ruines du cloître, elle a fait l’expérience du silence, et a tenté de comprendre « le secret intime de la vie monastique » (OE. A., t. II, p. 1126).

Pour retrouver Chopin, mieux vaudra se reporter au récit du séjour à Majorque qui est donné dans l’Histoire de ma vie. « Il nous jouait des choses sublimes qu’il venait de composer, ou pour mieux dire, des idées terribles ou déchirantes qui venaient de s’emparer de lui, comme à son insu, dans cette heure de solitude, de tristesse et d’effroi » (OE. A., t. II, p. 420). C’est dans cet ouvrage aussi que l’on trouvera l’histoire célèbre du prélude dit « de la goutte d’eau » ; mais comme les notes répétées sont un procédé musical employé plusieurs fois dans les Préludes, les musicologues ont proposé ce titre tantôt pour le 6e, tantôt pour le 15e (Liszt de son côté pensait qu’il s’agissait du 8e ). Peu importe l’anecdote. Chopin n’a pas donné de titre. George Sand a tout dit sur sa musique lorsqu’elle a écrit : « Il a fait parler à un seul instrument la langue de l’infini » (OE. A., t. II, p. 421).

L’engagement politique

Les amitiés, pour l’élaboration de l’oeuvre, ont eu un rôle tout aussi important que les amours. D’ailleurs la limite entre amitié et amour fut parfois vite franchie, ainsi pour Michel de Bourges. D’autre part, si la générosité naturelle de George Sand la poussait vers les plus démunis, sa pensée sociale s’est structurée grâce à des lectures et des conversations. Plusieurs de ses contemporains eurent une grande influence sur elle. Michel de Bourges, qu’elle connut en avril 1835, était un avocat de grand talent, républicain, défenseur devant la Chambre des pairs des accusés du procès d’avril. Pierre Leroux fut un de ceux qui l’orientèrent vers le socialisme ; elle l’aida à installer un phalanstère (qui fut d’ailleurs un échec). Ayant rompu avec Buloz et la trop timide Revue des Deux Mondes, elle crée avec Leroux et Louis Viardot, en 1841, la Revue indépendante. Les Lettres d’un voyageur contenaient cet hymne : « République, aurore de la justice et de l’égalité, divine utopie, soleil d’un avenir peut-être chimérique, salut ! » (OE. A., t. II, p. 793).

Restait à passer de la pensée à l’action, de l’utopie à la réalité. 1848 va en offrir l’occasion à George Sand. Grand est son enthousiasme dès les commencements de la révolution. Elle vient à Paris le 1er mars. « Nous nous lançons dans l’inconnu avec la foi et l’espérance. […] Le peuple a été sublime de courage et de douceur. Le pouvoir est généralement composé d’hommes purs et honnêtes. Je suis venue m’assurer de tout cela de mes yeux, car je suis intimement liée avec plusieurs » (Correspondance, t. VIII, p. 299). Elle retrouve des amis : Louis Blanc, Maurice Rollinat, François Arago. Elle rédige des articles pour le Bulletin de la République, crée son propre journal, La Cause du peuple : son inlassable activité d’écrivain est mise au service de la jeune République. Elle est l’éminence grise du ministre de l’Intérieur, Ledru-Rollin. « La République est sauvée à Paris ; il s’agit de la sauver en province où sa cause n’est pas gagnée » (ibid., p. 324). Son action s’étend au Berry, où elle fait nommer à des postes importants des amis dont elle est sûre. Maurice, son fils, est maire provisoire de Nohant. Mais les campagnes sont rétives aux idées nouvelles. Dès avril 1848, George Sand sent la république menacée par les divisions internes : « La république, écrit-elle le 16 avril, a été tuée dans son principe et dans son avenir, du moins dans son prochain avenir » (ibid., p. 411). George Sand s’attire de violentes inimitiés tant en province qu’à Paris, qu’elle quitte après le 15 mai, découragée : « La journée d’hier nous remet en arrière de dix ans » (ibid., p. 457). La réaction triomphe, ses amis Armand Barbès, Pierre Leroux, Louis Blanc, sont en prison ou en fuite. Les journaux républicains sombrent, qu’il s’agisse de La Vraie République, de L’Éclaireur ou du Peuple constituant de Lamennais.

Nohant, une fois de plus, lui sert de refuge, et l’écriture, qui est aussi action ; tout un réseau de correspondance se crée à partir de Nohant : avec Barbès qui est en prison, avec Giuseppe Mazzini, exilé à Londres. Sand plaide la cause des condamnés auprès du prince-président. On lui a reproché ses liens avec Napoléon III ; bien injustement. Jamais elle n’a renié ses idées socialistes. Si elle reste en bons termes avec Napoléon III, c’est précisément pour pouvoir sauver ses amis. Le prince Jérôme Napoléon est pour elle un appui. Rétrospectivement, ses relations avec Napoléon III nous semblent en contradiction avec son action de 1848 ; mais l’Histoire au jour le jour n’est pas celle que les historiens voient après coup. Le futur empereur avait d’abord été socialiste et carbonaro ; George Sand avait correspondu avec lui lorsqu’il était prisonnier au fort de Ham ; puis il avait été choisi par le peuple grâce à un plébiscite à une large majorité. George Sand ne peut alors prévoir le tour que prendra sa politique lorsqu’il aura les pleins pouvoirs. Elle s’incline, mais tristement, devant le résultat du vote : « Quand on voit les votes d’une majorité compacte arracher à l’homme le droit de vivre en travaillant, on est forcé de se dire que c’est pourtant l’oeuvre du peuple, le résultat du suffrage universel » (ibid., p. 633).

La correspondance

Nous venons de voir le rôle de la correspondance dans l’action politique, et nous l’avons souvent évoquée à propos de la relation amoureuse. La lettre pour George Sand a été un moyen privilégié de communiquer avec l’autre, ami, amant, enfant, etc. ; en tout cas, pour nous, elle demeure le témoignage fondamental de cette communication. En tête de l’index que Georges Lubin a établi pour couronner son admirable édition, il dénombre plus de deux mille correspondants. La majorité d’entre eux furent français, mais la correspondance de George Sand a rayonné sur toute l’Europe : Angleterre, Italie surtout, pays germaniques, Russie, Espagne. Elle était en relation avec Heine, Mazzini, Alfieri, Mickiewicz, Bakounine, Tourgueniev.

La correspondance de George Sand est beaucoup plus qu’un document qui nous renseigne sur ses activités et ses relations ; elle constitue en elle-même une oeuvre d’art, d’une variété éblouissante, suivant les correspondants, suivant la situation où elle se trouve. Elle est aussi le laboratoire de l’oeuvre : la circulation entre la lettre, le roman et le théâtre est incessante. On a pu dire que la correspondance était la plus grande réalisation de George Sand, par sa qualité plus encore que par sa quantité. En tout cas, c’est peut-être la partie de son oeuvre qui peut toucher le plus directement le lecteur d’aujourd’hui.

Ne pouvant en donner ici une vue d’ensemble, nous nous contenterons d’évoquer celle qui est la plus extraordinaire : la correspondance avec Flaubert, dont nous possédons heureusement les deux parties indissociables. Et l’on ne sait laquelle il faut admirer le plus! Ce dialogue est d’autant plus étonnant qu’a priori rien ne rapprochait les deux correspondants, ni l’âge (George Sand est de beaucoup l’aînée), ni le tempérament, ni les convictions politiques, ni la conception de l’écriture. Pourtant il serait difficile de trouver ailleurs un tel exemple de compréhension et de sincère admiration réciproques. De 1866, début d’une réelle amitié, à 1876 (la mort de Sand vient l’interrompre), cette correspondance est d’une richesse incomparable. On y trouvera non seulement une sorte de journal de L’Éducation sentimentale (seconde version), de La Tentation de saint Antoine et des Trois Contes, mais aussi un aperçu, il est vrai plus schématique, des oeuvres que George Sand compose alors : Le Dernier Amour (dédié à Flaubert ; son roman le plus flaubertien), Marianne (où Flaubert se retrouve), Cadio, Mademoiselle Merquem, Nanon, Contes d’une grand’mère. Deux morales esthétiques bien différentes se dégagent de cette correspondance et s’y expriment librement. L’exercice stimule aussi les deux écrivains dans la recherche d’eux-mêmes, tant il est vrai que le dialogue avec l’autre en est le plus sûr moyen : « Tes lettres tombent sur moi comme une pluie qui mouille, et fait pousser tout de suite ce qui est en germe dans le terrain. » C’est ainsi que commence la grande lettre du 25 octobre 1871 où George Sand entreprend une véritable autobiographie intellectuelle et spirituelle. C’est dans cette correspondance que nous verrons s’élaborer la sagesse de la romancière et son ultime philosophie (cf. infra, 7).

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