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George Sand

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« Tout est l’Histoire »

À propos d’un tissu évoqué dans l’Histoire de ma vie (OE. A., t. I, p. 78), George Sand énonce un principe qui a de quoi réjouir les historiens modernes de la « Nouvelle Histoire », à savoir sa conception large de la réalité historique : celle-ci n’est pas seulement événementielle, elle englobe également le quotidien, ces petites choses de la vie qui en sont la substance même et dont Daniel Roche, dans son Histoire des choses banales, a bien montré l’importance. À partir de cette conception, l’autobiographie et le roman peuvent être envisagés dans une nouvelle optique. L’autobiographie n’est plus seulement l’exposé des états d’âme, quoique ceux-ci aussi fassent partie de l’Histoire, et le roman est toujours « historique », quelle que soit la distance temporelle qui sépare le temps de l’écriture de celui du récit.

Histoire de ma vie

L’Histoire de ma vie a été commencée par George Sand en 1847, sur l’incitation de l’éditeur Hetzel, mais aussi par besoin de trouver de l’argent pour sa famille (les dettes de son gendre Clésinger, la dot de sa fille adoptive, Augustine). L’auteur en arrête la rédaction pendant les événements de 1848, puis la reprend. Avant d’être publiée en volume, cette autobiographie paraît en feuilleton dans le journal La Presse. Les différences qui existent entre le feuilleton et l’ouvrage, les corrections et les ratures que contiennent les manuscrits montrent le soin que l’écrivain a apporté à son texte et aussi les difficultés que Sand a pu éprouver à relater certains épisodes de son passé (ainsi ses rapports avec sa mère), ou à faire son autoportrait.

Le titre de cette autobiographie a déjà de quoi attirer l’attention. Il ne s’agit pas de « Confessions ». L’ombre de Rousseau plane sur tous ces récits de vie du xixe siècle, qu’il s’agisse de Sand, de Chateaubriand ou de Stendhal. Mais si elle est évoquée, parfois avec un peu d’ingratitude, c’est pour marquer que l’on ne suivra pas ce modèle. Pas question de dire la vérité, toute la vérité, devant un tribunal imaginaire ; l’écrivain est libre de dire ce qu’il veut ; même s’il ne tombe pas ou peu dans l’autofiction, il choisira dans son passé ce qu’il veut bien nous raconter. D’où la grande déception des lecteurs de l’Histoire de ma vie qui auraient voulu y trouver des récits d’alcôve. Les amants de George Sand y sont bien peu présents. En revanche, une grande part est faite à l’« Histoire d’une famille de Fontenoy à Marengo » – les batailles ne sont que l’équivalent de dates – , histoire longuement retracée. Sa propre histoire est fortement insérée dans cette Histoire qu’elle a vécue de 1804 à 1848. Elle a voulu faire oeuvre d’historien, en collationnant des documents (elle possède beaucoup d’archives de sa famille paternelle). Pour ce qui concerne sa propre vie, elle a aussi des fragments de journaux, des récits de voyage qui permettent de préciser les souvenirs. Mais avoir le sens de l’Histoire, ce n’est pas seulement évoquer la vie passée, c’est aussi avoir conscience du changement ; et George Sand, comme Chateaubriand à la fin des Mémoires d’outre-tombe, appelle à ce futur encore inconnu, mais qu’elle pressent très différent du présent.

George Sand s’adresse au lecteur dont cet avenir dépendra en partie. Après avoir exclu le simple curieux, plus ou moins malveillant, elle noue avec le lecteur « bénévole » un vrai lien d’amitié, rêvant de lui être utile. Déjà dans la préface de l’édition de 1843 des Lettres d’un voyageur, qui sont elles aussi une sorte d’autobiographie, elle insistait sur ce rôle de l’écriture du moi : « Mon mal est le vôtre. » Et dans les premières pages de l’Histoire de ma vie, elle poursuit : « J’ai souffert les mêmes maux, j’ai traversé les mêmes écueils, et j’en suis sorti ; donc tu peux guérir et vaincre » (OE. A., t. I, p. 10).

Elle entreprend de « raconter sa vie intérieure, la vie de l’âme, l’histoire de son propre esprit et de son propre coeur, en vue d’un enseignement fraternel » (ibid., p. 9). Elle entend établir une histoire des idées de son temps – l’héritage des Lumières, les lendemains de la Révolution, l’Empire, 1830, la montée du socialisme – , reflétée dans une conscience, la sienne. Et son souci d’écrire l’Histoire n’entraîne pas une dépersonnalisation de l’autobiographe, bien au contraire, le moi se construisant dans et par l’Histoire. Son aventure n’est pas seulement celle d’une pensée, c’est aussi un ensemble de sentiments (enthousiasme, spleen, amitiés …), de sensations qu’elle s’efforce de ressusciter dans cette remontée du temps perdu : couleurs, sons, parfums reviennent, grâce à l’écriture, du plus profond de l’enfance, d’Italie et d’Espagne, des rues de Paris et du parc de Nohant.

Roman et Histoire

Consuelo et Mauprat sont déjà des romans historiques, si l’on entend par là des romans où le cadre, bien précisé, est situé dans une époque antérieure. La distance d’une dizaine d’années qui sépare le temps du récit de celui de l’écriture dans Horace suffit-elle à en faire un roman historique ? Je ne pense pas que cette évaluation d’une distance temporelle soit suffisante. La limite entre le roman historique et le roman situé historiquement serait plutôt à voir dans l’équilibre qui peut exister entre la vie individuelle des personnages et leur insertion dans l’Histoire, ce qui ne veut pas dire qu’ils jouent un rôle historique – prudemment George Sand préfère élire pour héros des inconnus afin de disposer d’une plus grande liberté d’invention. Si l’on accepte cette distinction (parfois un peu ténue), on constatera que l’Histoire est de plus en plus présente dans les oeuvres qui suivent 1848 (voir par exemple Les Beaux Messieurs de Bois-Doré ou L’Homme de neige, de 1858-1859), et dans celles postérieures à 1870 (comme Nanon, 1872).

George Sand fait oeuvre d’historienne quand elle écrit ces romans. Elle accumule une énorme documentation. Ainsi pour Les Beaux Messieurs de Bois-Doré, dont l’action se situe en France au moment des guerres de Religion, elle lit aussi bien L’Histoire du Berry, de Raynal, que Michelet ou Henri Martin. Pour L’Homme de neige, qui se passe en Suède au xviiie siècle, son besoin de documentation est encore plus fort, dans la mesure où elle n’est jamais allée dans ce pays, et notamment dans cette Dalécarlie qu’elle décrit pourtant. Sa puissance de travail nous étonne ; elle met aussi les amis à contribution : ils servent de documentalistes, et il faut qu’ils soient rapides. À Charles-Edmond (Choiecki), elle écrit : « Tâchez de m’envoyer quelque chose d’historique sur le xviiie siècle en Suède. Je soupire après ces renseignements, car le roman va plus vite que je ne veux et ne peux le maintenir » (Corr., t. XIV, p. 570).

La publication de l’Histoire de ma vie s’est étendue jusqu’en 1855 ; la rédaction des Beaux Messieurs et de L’Homme de neige commence peu après, dans les années 1856-1857. Ce mouvement de remontée vers le passé qui est un des aspects de l’autobiographie se prolonge donc par le roman. Mais George Sand, soucieuse de suivre l’évolution de son temps, n’entend pas faire des romans à la Walter Scott, comme on en a tant produit en France à l’époque romantique. « J’ai beaucoup cherché pour rester dans l’exactitude historique des moindres coutumes, idées et manières d’agir du temps qui me sert de cadre. Je n’ai pas rattaché ma fable à un point historique qui ne soit exact. Mais tout cela ne fait pas un roman à la Walter Scott. On n’en fait plus » (Corr., t. XIV, p. 378-379).

Situer fortement le roman dans le passé est alors un moyen de répondre à l’exigence de réalisme qui se fait de plus en plus sentir à mesure qu’avance le siècle, sans pour autant renoncer au romanesque : « On veut aujourd’hui des romans, je ne dirai pas de réalisme, mais de réalité, et on a peut-être raison. Mais pour qu’ils soient bons, je trouve qu’il faut qu’ils soient très romanesques » (Corr., t. XIV, p. 683). La couleur historique sera un des éléments de ce romanesque qui mettra l’accent sur la particularité des objets, du langage, d’autant que le roman historique rejoint le roman policier, et que l’objet – tel le poignard longuement décrit dans Les Beaux Messieurs de Bois-Doré – est un élément de l’intrigue. De même, le personnage situé dans le passé pourra se voir attribuer des passions plus violentes, pour le bien ou pour le mal. Le héros, Mario dans Les Beaux Messieurs de Bois-Doré, Waldo dans L’Homme de neige, est un artiste, redresseur de torts, qui découvre et fait découvrir le crime dont ses parents ont été victimes. L’art dévoile la réalité.

Enfin le roman historique est un moyen de déjouer la censure, de répondre à la répression qui fait suite aux mouvements révolutionnaires. La Daniella (1857), où sont fortement attaqués l’Église et le clergé, a attiré les foudres sur l’écrivain, à une époque où la liberté de la presse n’existe plus. Ses éditeurs sont méfiants. Dans l’accord qu’elle passe avec La Presse pour la publication en feuilleton des Beaux Messieurs de Bois-Doré, elle doit promettre : « Ce roman sera complètement étranger aux questions politiques, religieuses ou sociales du temps présent et de l’avenir » (Corr., t. IV, p. 333). Habile parade. En fait il poursuit la lutte contre le fanatisme déjà dénoncé par La Daniella : fanatisme anticatholique dans la Suède protestante du xviiie siècle, fanatisme antiprotestant dans la France des guerres de Religion.

Nanon

C’est une vue de la Révolution, équilibrée et sans fanatisme, que donne ce grand roman qu’est Nanon. Paru en 1872 – George Sand a donc soixante-huit ans – , il témoigne que la capacité de travail et la force d’invention sont intactes chez la romancière. Là aussi, elle a dû réunir une documentation impressionnante, en particulier pour ce qui concerne la Terreur à Châteauroux. Là aussi elle conduit le récit avec une allégresse et une célérité qui nous étonnent. Tout le xixe siècle a été marqué par cette grande ombre et ce grand espoir que constitue la Révolution française ; on peut y voir aussi bien l’origine des tentatives révolutionnaires ultérieures (1830, 1848, 1871) – tentatives dont George Sand a été le témoin, et même actif en 1848 – qu’une des origines du développement des sciences historiques au xixe siècle. La Révolution hante aussi le roman, qu’elle soit évoquée incidemment (par exemple dans Le Meunier d’Angibault ou avec la fin de la féodalité dans Mauprat, et bien sûr par les innombrables allusions dans La Comédie humaine) ou qu’elle devienne le sujet même de l’oeuvre. Par rapport aux Chouans de Balzac et à Quatrevingt-Treize, de Hugo, Nanon offre cette double originalité d’être un roman sur la campagne et le récit d’une paysanne.

Nanon, née en 1775, raconte en 1850 les événements qu’elle a vécus dans son enfance et sa jeunesse. La période prérévolutionnaire est évoquée comme un temps immémorial, où rien ne semble devoir changer : les paysans sont les serfs de l’abbaye de Valcreux, où le jeune Émilien de Franqueville, cadet de famille noble, fait son noviciat. Les nouvelles arrivent lentement. On apprend la prise de la Bastille un jour de marché. George Sand évoque fort bien la Grande Peur dans ce qu’elle a d’irrationnel et de terrifiant, la fête de la Fédération, moment d’exaltation et de bonheur, puis la vente des biens nationaux ; Nanon peut devenir propriétaire de sa maison. Le monastère est acheté par un « avocat patriote » de Limoges, Castejoux, qui en confie la garde et la gérance à l’ancien prieur et à Émilien. S’établit alors une communauté heureuse. Le prieur prête serment à la Constitution. Mais arrive la Terreur – selon George Sand, c’est surtout un phénomène urbain. Émilien, qui est venu à Limoges voir Castejoux, est arrêté par Pamphile, ancien moine fanatique, devenu un révolutionnaire aussi intransigeant qu’intéressé. Il n’échappe à la guillotine que grâce à Castejoux, et va vivre avec Nanon, caché en pleine campagne, une idylle jusqu’à la mort de Robespierre. Il s’engage dans les armées de la République et y perd un bras. Revenu dans sa région, il épouse Nanon ; celle-ci a racheté à Castejoux le monastère de Valcreux et est devenue marquise de Franqueville, tandis que sa soeur Louise, malgré ses préjugés aristocratiques, épouse Castejoux. Le témoin chargé de raconter la fin de Nanon l’évoque ainsi : « Elle me frappa par son grand air sous sa cornette de paysanne qu’elle n’a jamais voulu quitter et qui faisait songer à ces têtes royales du Moyen âge dont les villageoises ont gardé la coiffure légendaire. »

Nanon n’est pas une « paysanne parvenue », quoique l’auteur ait d’abord pensé à ce titre dans la tradition de Marivaux ; elle est le symbole de cette réconciliation des classes que souhaite profondément George Sand, souhait qui s’inscrit dans son rêve des origines, elle qui a réuni dans sa descendance le sang aristocratique et le sang populaire (ce nom même de Franqueville fait songer à Francueil). De la Révolution, George Sand donne une vue complexe. Héritière de la philosophie des Lumières, elle est enthousiasmée par 1789, mais horrifiée par la Terreur, dont elle montre l’atrocité à Limoges. La Révolution a apporté les Lumières dans les campagnes – elle permet à la petite Nanon d’apprendre à lire. Nourrie par les penseurs socialistes, George Sand connaît bien la campagne, mieux que quiconque ; elle sait combien le paysan est attaché à la propriété ; il n’y a aucun rêve de communisme agraire chez ces solides Berrichons, qui sont fidèles à la Révolution parce qu’ils craignent de voir remettre en cause l’achat des biens nationaux.

Ce grand roman n’eut qu’un succès mitigé. Les romans écrits par Sand à la fin de sa vie se vendent moins bien que dans sa jeunesse. Nanon cependant a réuni les suffrages de deux maîtres de la nouvelle génération des romanciers : Émile Zola et Gustave Flaubert. Le premier lui consacre un long compte rendu dans La Cloche (30 octobre 1872). Il y voit un magnifique « poème en prose » : « Le poète y parle de la grande Révolution dans un cadre d’idylle. C’est toute la vieille France croulant. Sur les ruines poussent le printemps nouveau, les fleurs de la liberté. » Quant à Flaubert, il écrit à George Sand qu’il a, pendant sa lecture, « crié deux ou trois fois malgré [lui] : ‹ Nom de Dieu, comme c’est beau › » (Correspondance Sand-Flaubert, p. 405-406).

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