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George Sand

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« La gravitation incessante de toutes choses »

L’expérience de la vie

Il est une image simpliste de George Sand dont il convient de se défaire : après 1848, George Sand se serait retirée – elle n’a alors que quarante-cinq ans – à Nohant, qu’elle n’aurait guère quitté jusqu’à sa mort (1876). Presque trente ans de retraite à la campagne ? La réalité est tout autre. Certes Nohant demeure le lieu privilégié, mais il l’a toujours été. À plusieurs reprises cependant, elle s’établit ailleurs : elle fait de nombreux séjours à Gargilesse, qui représente un refuge au calme, loin du tumulte de la famille et des amis ; en 1864, elle accepte même de laisser Nohant à Maurice et à sa femme, et va vivre à Palaiseau pendant plus d’un an en compagnie d’Alexandre Manceau. Elle a toujours eu un pied-à-terre à Paris, 3, rue Racine, puis 97, rue des Feuillantines (90, rue Claude-Bernard). Elle y vient pour voir jouer ses pièces de théâtre, pour retrouver ses amis aux célèbres dîners Magny. Enfin, elle est une voyageuse inlassable, mais surtout en France. De mars à mai 1855 cependant, elle part pour l’Italie, en compagnie de Maurice et de Manceau. Elle va à Rome, puis une quinzaine de jours à la villa Piccolomini à Frascati. En mai-juin 1859, elle fait un tour en Auvergne avec Manceau et la comédienne Bérengère. Après avoir contracté le typhus, fin 1860, elle part en convalescence près de Toulon, à Tamaris, où elle reste quatre mois, en compagnie de Maurice et de Manceau ; puis elle revient par Chambéry et la Savoie. En septembre 1866, voyage en Bretagne ; en 1868, séjour dans le Midi ; visite à Flaubert, à Croisset, en 1868 (elle y était déjà allée en 1866). Deux courts voyages dans les Ardennes en 1867. On le voit, même si les absences loin de Nohant sont d’assez courte durée, elles restent nombreuses.

Une activité prodigieuse

Et presque toujours le voyage donne lieu à un roman : le séjour à Rome est à l’origine de La Daniella ; l’Auvergne inspire Jean de la Roche (1860), La Ville noire (1861), Le Marquis de Villemer (1861) ; Tamaris (1862) se passe dans le Midi ; Cadio (1868) est riche de souvenirs de la Bretagne ; le voyage dans les Ardennes donne naissance à Malgrétout (1870). Les séjours à Gargilesse ont inspiré Promenades autour d’un village. La création littéraire des trente dernières années de la vie de Sand est prodigieusement variée, et nous avons essayé d’en donner une idée dans les chapitres précédents. Si l’on ajoute aux romans la correspondance, la fin de l’Histoire de ma vie, des collaborations à de nombreux journaux, des préfaces qu’on lui demande et qu’elle accepte d’écrire, des essais, Souvenirs et impressions littéraires (1862), Journal d’un voyageur pendant la guerre (1871), Nouvelles Lettres d’un voyageur (1877), on ne peut qu’être stupéfait par sa vitalité juvénile, par son ouverture aux transformations du monde, par son désir de rester en contact avec un public toujours plus vaste. C’est aussi pendant ces années qu’elle entreprend une édition à bon marché de ses oeuvres illustrées par Tony Jouhannot.

Le secret de cette éternelle jeunesse, c’est peut-être la générosité, la force des amitiés, la curiosité pour les êtres et pour les choses. Ses amis ? hélas ils sont nombreux à disparaître durant ces trois décennies: Marie Dorval, Chopin, Mme Marliani, Balzac, Latouche, Néraud, Rollinat, Bocage, Delacroix, Sainte-Beuve, pour ne parler que des plus marquants. Et pourtant, tel Valmarina après la mort de Lélia, elle prend son bâton de pèlerin et se remet en route. Par ailleurs, le nombre de ceux qui viennent à Nohant est impressionnant : des comédiens (Bérengère…), des écrivains (Gautier, Flaubert, Tourgueniev, Dumas fils – celui qu’elle appelle « mon fils » et qui lui rapportera de Pologne ses lettres à Chopin). Cette tendance maternelle s’accentue évidemment avec l’âge, et ses dernières années sont rajeunies par son affection amoureuse pour Alexandre Manceau. « Je me sens transformée, je me porte bien, je suis heureuse », confie-t-elle alors à Hetzel. « Secrétaire intime », d’un dévouement à toute épreuve – à son tour, elle le soignera lorsqu’il succombera en 1865 à la tuberculose – Manceau a tenu très fidèlement les « Agendas » de George Sand, qui sont le journal de ces années vécues avec lui.

La découverte, grâce à Georges Lubin, de la correspondance intégrale montre aussi que la famille a tenu dans sa vie une place plus grande que celle longtemps imaginée. Elle va découvrir l’art d’être grand-mère, ses joies et ses douleurs. Les rapports avec sa fille, mal mariée avec le sculpteur Clésinger, avaient toujours été difficiles ; George Sand a aimé passionnément sa petite-fille Jeanne (« Nini »), mais qui malheureusement mourra enfant. Son fils épousera Lina Calamatta, belle-fille idéale, qui veilla même à la conservation des manuscrits de George Sand. Maurice et Lina eurent deux petites filles, Aurore (1866) et Gabrielle (1868), destinataires des Contes d’une grand’mère.

La curiosité de George Sand est sans cesse en éveil. Elle s’était toujours intéressée aux coutumes du Berry. Elle fait oeuvre d’ethnologue en publiant dans L’Illustration une série d’articles intitulée « Moeurs et coutumes du Berry ; Les Visions nocturnes dans les campagnes ». Elle entreprend avec Maurice des recherches sur la littérature orale et recueille « ce grand poème du merveilleux », poursuivi d’âge en âge, et dont elle donnera une approche dans les Contes d’une grand’mère. Elle se fait aussi historienne de l’art et sauve les fresques du xiie siècle de l’église de Vicq, en faisant intervenir Mérimée. Quand elle était enfant, Deschartres l’avait initiée à la botanique ; en vieillissant, tels Rousseau et Goethe, elle se passionne pour le monde végétal, pour la minéralogie aussi, d’où naîtra Laura.

Tant d’activités différentes ne constituent pas un éparpillement ; sa réflexion s’approfondit au contraire devant cette diversité des êtres et du monde. La correspondance avec Flaubert est aussi le lieu où elle consigne cet approfondissement et cette sagesse vers laquelle elle tend. Elle s’est détachée du catholicisme, dont le fanatisme renaissant la révolte – ce qu’elle exprime dans La Daniella ou dans Mademoiselle La Quintinie. Elle se rapproche du protestantisme, qui lui semble laisser plus de liberté à la pensée, et refuse le joug de l’Église. Maurice et Lina se font bénir par un pasteur protestant. À vrai dire, sa religion a toujours été, on l’a vu, celle de la Profession de foi du vicaire savoyard, un déisme teinté de panthéisme, où la communion avec la Nature englobe une communion avec l’humanité, sans les déceptions qu’a connues Rousseau. Plus elle avancera dans la vie, plus elle voudra « se désindividualiser » ; dans une longue lettre à David Richard qui est une profession de foi, elle affirme : « Mon idéal n’est pas moi. J’ai été pénétrée en naissant d’un rayon qui ne venait pas de moi, et, dans ce rayon, je ne vois que celui qui me l’a donné » (Corr., t. XIII, p. 314). Dans une lettre à Flaubert du 12 janvier 1876, donc peu avant sa mort, elle formule ainsi sa morale : « Ne pas se placer derrière la vitre opaque par laquelle on ne voit rien que le bout de son nez. Voir aussi loin que possible, le bien, le mal, auprès, autour, là-bas, partout ; s’apercevoir de la gravitation incessante de toutes choses tangibles et intangibles vers la nécessité du bien, du bon, du vrai, du beau » (Correspondance Sand-Flaubert, p. 515-516). Croit-elle à la métempsychose ? À Flaubert qui s’amusait à énumérer toutes les « individualités disparues » qu’il portait en lui (ibid., p. 81), elle répondait : « Si on ne se rappelle rien de distinct, on a un sentiment très vif de son propre renouvellement dans l’éternité […]. Moi je crois que j’étais végétal ou pierre » (ibid., p. 83). Ce qui implique une certaine morale esthétique. L’artiste est-il homme ou femme ? il est essentiellement androgyne. Il doit surtout laisser chanter en lui l’univers, sans trop se contraindre. « Le vent joue de ma vieille harpe comme il lui plaît d’en jouer. Il a ses hauts et ses bas, ses grosses notes et ses défaillances, au fond ça m’est égal pourvu que l’émotion vienne, mais je ne peux rien trouver en moi. C’est l’autre qui chante à son gré, mal ou bien, et quand j’essaie de penser à ça, je m’en effraie et me dis que je ne suis rien du tout » (ibid., p. 102-103).

Laura

Le sous-titre, Voyage dans le cristal, fait songer à Jules Verne, qui, la même année (1864), publie son Voyage au centre de la Terre chez Hetzel, ami de George Sand. Laura manifeste cette capacité de renouvellement et cette curiosité sans bornes de l’écrivain. Le narrateur a fait la connaissance d’un marchand, M. Harz, qui est aussi un naturaliste ; ce dernier lui passe un « manuscrit jauni » ; il s’agit du journal de jeunesse de ce M. Harz, dont le prénom, Alexis, a de quoi nous alerter : c’était le prénom d’un moine dans Spiridion. Apprenti minéralogiste, Alexis s’est épris de sa cousine, Laura, venue en vacances chez son oncle, le savant Tungsténius. Pour tâcher de gagner son coeur, il part à la recherche de la géode polaire avec Nasias, qui serait le père de Laura. Après avoir connu l’Éden, Nasias meurt accidentellement et Laura se substitue à lui. Alexis épousera finalement Laura. Ce voyage fabuleux n’était qu’un rêve au centre de la matière. Nouvelle fantastique qui se situerait dans le prolongement des Sept Cordes de la lyre et dans la mouvance du romantisme allemand, Laura annonce l’essor du roman scientifique et de science-fiction ; ce livre est surtout pour George Sand l’occasion d’exprimer son émerveillement devant le monde minéral : améthystes, saphirs et diamants illuminent ce voyage fantastique et brillent dans la prose de George Sand de tout leur éclat.

Contes d’une grand’mère

C’est aussi ce don d’émerveillement qui apparaît dans les Contes d’une grand’mère, parus en deux séries (1873 et 1876), émerveillement devant les phénomènes naturels, mais aussi devant la fée Électricité. Le merveilleux est de tous les jours, mais il faut savoir le voir. Le féerique ne consiste pas en une libération des lois de la nature, mais au contraire dans la découverte de ces lois. Ces contes appartiennent au registre du merveilleux, non du fantastique, si l’on excepte peut-être « L’orgue du Titan », qui a quelques aspects hoffmanniens (ici le héros est un artiste : l’enfant s’est révélé musicien sur ces orgues que forment les laves de basalte). Mais la plupart du temps, le héros se contente d’un regard émerveillé, et ce regard est déjà beaucoup.

Savoir voir, mais plutôt savoir entendre ces voix mystérieuses de la nature. « J’ai trahi pour vous le secret du vent », dit la conteuse (t. II, p. 141). Certains titres sont bien caractéristiques : « Le chêne parlant » ou encore « Ce que disent les fleurs ». Dans ce conte, une petite fille croit entendre parler les fleurs ; son précepteur pense qu’elle est malade, mais la grand-mère tranche le débat : « Je vous plains, si vous n’avez jamais entendu ce que disent les roses. Quant à moi, je regrette le temps où je l’entendais. C’est une faculté de l’enfance. Prenez garde de confondre les facultés et les maladies » (t. I, p. 19).Ces contes, George Sand les a essayés sur ses propres petites-filles au cours des soirées à Nohant. La voix de la conteuse reprend et prolonge cette voix de la nature, et l’oralité de ces textes est un de leurs charmes. George Sand, ici, ne fait pas oeuvre de folkloriste ; elle invente, mais en retrouvant souvent les structures, le rythme des contes populaires (sensibles également dans certains romans paysans, tel François le Champi). « Il y avait une fois… » La dernière oeuvre d’une femme qui a tant écrit est un hymne à la parole.

Les Contes sont bien autre chose qu’un jeu. En un sens, ils apportent, à la veille de la mort, une conclusion sereine à une vie longue et si active. La « Fée poussière » explique : « Je sème la destruction pour faire pousser le germe. Il en est ainsi de toutes les poussières, qu’elles aient été plantes, animaux ou personnes. Elles sont la mort après avoir été la vie, et cela n’a rien de triste, puisqu’elles recommencent toujours, grâce à moi, à être la vie après avoir été la mort. » En partant, la fée laisse un morceau de sa robe de bal : « Je fus émerveillée ; il y avait de tout ; de l’air, de l’eau, du soleil, de l’or, des diamants. […] au milieu de ce mélange de débris imperceptibles, je vis fermenter je ne sais quelle vie d’êtres insaisissables qui paraissaient chercher à se fixer quelque part pour éclore ou pour se transformer, et qui se fondirent en nuage d’or dans le rayon rose du soleil levant » (Éd. de l’Aurore, t. II, p. 162-163).

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